LE BARBEAU DU ROY

 

«  Saint Jehan ! c’est bonne viande, dist le maistre, vous n’avez pas mal choisi. »

Les Cent nouvelles nouvelles

       

        Au temps de ma jeunesse, si le gibier vous tentait, vous aviez affaire au noble ; si c’était le poisson, au prêtre ou à la Jurade de la ville. Je risquais donc le pilori ou la hart six jours sur sept pour ce que mon métier de façade était mangounier, c’est-à-dire marchand d’écailles, particulièrement de morue, et la mer se trouvant trop loin de Brive, j’allais tout simplement prendre ma marchandise dans l’eau moins salse des deux rivières. Le seul jour permis, hormis en étang de moines, était le jeudi, pour le maigre du lendemain; tout le monde feignait de croire que je vivais des quelques patards gagnés ce jour-là. En fait, j’avais beaucoup d’amis en la villette : les gourmands, les dévots, les malades et les pauvres gens aussi à qui je donnais la menuisaille en leur demandant seulement de mentionner en leurs prières que je ne souhaitais pas d’être trop tôt noué par les rhumatismes qui attendent le pêcheur de lune.

Les six jours défendus, c’est à la lune, ou à sa monnaie d’étoiles, ou rien qu’aux vagues lueurs de l’eau dans la nuit bien mitonnée, que je tendais mes engins et mes cordes, Vézère et Corrèze alternant : c’était là une pêche sans ingéniosité vraie, presque méchanique. Etendu sous les ramures d’un vergne qui me protégeait de la rosée, regardant tourner la nuit, attentif aussi au moindre frôlement pour la peur des estafiers de Brive, de Turenne ou de Malemort (car le pays étant partagé comme une galette, on ne savait jamais au juste chez qui on plantait ses dents), je n’avais qu’à attendre que le poisson se prît tout seul. Les coqs de Lacan, de Sauvajoux ou de Grange m’avertissaient de regagner prudemment l’Entre-deux-Ponts, car c’est au faubourg Deda que j’avais ma cabane et mon vivier, en marge des mares de l’Hierle.

 

Mais !… mais le jour de pêche permise, je pratiquais un art bien différent, au vu et au su de tout le monde, verme de terre ou cuçou de la mouche par les eaux mâchées, plume de coq ou sauterelle par les eaux claires, frétille, dors, coule, danse mon mignon ! et ce avec des lignes si bien conçues, et une connaissance si juste de la pensée du poisson, que je le prenais à coup sûr, comme s’il eût été en un bénitier. Je ne me servais jamais des moyens diaboliques qui dépeuplent une rivière, coque du levant, bouillon blanc ou autres drogues d’apothicaire. Et ce poisson honnête, je le livrais à mes deux collègues de la Peyssonaria, fermiers des eaux de la ville, plus capables d’avaler une baleine que de prendre une gardèche. J’étais leur fournisseur de pièces fines aux jours de vente autorisée ; je dis de poissons délicats, pour ce que de saumon, il en était alors telle abondance qu’on en faisait la nourriture des manœuvriers.

Or, cette année-là, premiers jours de juillet 1463, à l’Isle-de-Rey, je vins à bout d’un beau barbeau qui me donnait bien de la peine depuis plusieurs semaines. Je dus, pour l’avoir, monter une courte ligne sur une tige de deux longueurs de bras, et m’aller coucher dans les roseaux, la figure à fleur d’eau, mort sauf de l’œil et des doigts. Au soleil déclinant, je le vis sortir de son herbier et se disposer à ses recherches du soir sur le fond. Il doit y avoir un destin des poissons, car je le vis faire ce qu’aucun barbeau n’a peut-être jamais fait avant lui, ni ne refera, car, rencontrant ma sauterelle noyée, il la prit en sa bouche, la cracha, la reprit, et ce fut sa perte. Je le sortis de l’eau grâce à un second bonheur, qui fut de pouvoir le saisir par les ouïes en fin d’une lutte lente, silencieuse, sournoise, qui fut si longue que mes jambes et mes reins me parurent de bois quand je me relevai.

Il mesurait trois empans d’une forte main et avait des barbillons de prédicateur. Je le mis dans le sentineau de ma barque et ensuite dans mon vivier pour lui faire dégorger sa vase, ne l’ayant montré à personne, pour ne savoir encore à quelle haute et fine gueule de Brive l’offrir.

 

Et voyez aussi le sort des mots : pris à l’Isle-del-Rey, il devait être mangé par un Roi ; mais cela ne se vit clairement qu’après. Il avait pâli d’écailles et, flair et foi de poissonnier limousin ! il s’était fait une chair exquise en mon vivier, lorsque se répandit la nouvelle du prochain passage de Louis onzième qui revenait d’Espagne, où il était allé faire ses exercices de chapelet, en suivant chemin par Toulouse, Villefranche-de-Rouergue et Rocamadour.

Aussitôt Brive devint comme un agacement de fourmis. On ne voyait que femmes allant laver dans le Verdanson, le Bleu ou le Nany les draps destinés à pendre aux fenêtres; hommes ramenant de Puyblanc, Fadat ou Chevre-Cujol, les feuillages devant être tressés en guirlandes ; gens d’armes émoulant leurs épées aux margelles des puits ; gens de balais récurant les pavés des rues ; prêtres répétant le Te Deum ; peintres badigeonnant les écussons aux lis de France ; charpentiers levant des arcs de verdure ; dames de bourgeoisie s’affairant à dresser une chapelle où serait mis en montre notre plus précieux, un morceau de la vraie croix, la châsse de saint Martin et une éclanche de saint Libéral ; enfants rassemblés aux carrefours par leurs maîtres d’école pour apprendre à chanter «  Il est venu ce jour d’allégresse, etc. » et crier «  Noël ! Noël ! ! Vive le Roy… » ; aubergistes et rôtisseurs préparant des mangeoires, car on supposait que vers la ville allaient couler de noires rivières de manants venues de toutes les châtellenies d’alentour. Mais les plus entrancés étaient messenhors les Consuls : allant, venant, consultant, bégayant, jamais ils n’avaient si bellement brassé leurs robes ni aiguisé leurs langues sur leurs dents. Je commençai par arrêter Messire Justin Fadat et lui proposait mon barbeau pour le Roy :

-Qui t’assure que le Roy aime le poisson ? me dit-il avec brusquerie. Va plutôt en parler à Delnondedieu.

J’allai offrir mon barbeau royal à Delnondedieu. Il leva les yeux au ciel et ouvrit ses dix doigts comme peignes à carder le chanvre :

- Mon pôvre ! mon pôvre ! Avec un nom comme le mien, que penserait le Roy s’il l’entendait ? Qu’on blasphème ! Je me tiendrai donc derrière les autres, et il est convenu qu’on m’appellera du nom de ma femme : Pignassou, mon pôvre ; le Consul Pignassou. Dans ces conditions, comment offrirais-je ton poisson ?… mais ton idée est bonne : va le dire à Raynal…

Pierre Raynal haussa les épaules ;

- Notre pieux Roy, qui sait par cœur l’Histoire Sainte, en voyant ton barbeau penserait à la multiplication des pains, des poissons et des impots, pour ce qu’il voit la Trinité en toute chose. Mais tu ne risques rien d’en parler à Jehan Prolhac, toi qui n’en paies point, ou si peu !

Jehan Prolhac, premier consul de Brive, m’écouta avec intérêt, en pensant à autre chose, comme César, et me demanda premièrement :

As-tu vu mes collègues ?

J’ai vu Messires Fadat, Raynal et Delnondedieu.

A ce coup, il m’écouta mieux :

Qu’ont-ils dit ?

Que c’était une belle inspiration. Que le Roy en serait content tout plein.

Alors, garde-moi ce barbeau. Mais qu’en veux-tu ?

Point de pécune, messire, mais seulement que vous pensiez à moi quand vous aurez besoin d’un bigre1.

Quoi ! Tu t’intéresses aux abeilles ?

- Je veux dire d’un bigre d’eau, messire. Je garderais si bien les réserves de la ville !

Voirement ! voirement ! dit-il, et mieux de jour et de nuit que n’importe quelle loutre !

Et il se mit à rire. Puis :

- Allons ! nous verrons cela mûrissent les citrates2 de Venarsal ! C’était un refus. Il n’y a jamais eu de citrates à Venarsal, ni ailleurs en Limousin, où l’on voit jaunir, mais à bon mûrissement que les figures des coings et des envieux. Piqué, je lui répondis :

Eh bien ! par le poisson de Jésus-Christ ! j’offre le mien gratis au Roy !

 

Louis onzième, qu’on était allé attendre au village de Nazareth, entra dans Brive par la porte des Frères sous un magnifique dais orné de fleurs de lis et porté par les senhors consuls, au tumulte de toutes les cloches et dans un fracas de vivats dont le souvenir me fait encore corner les oreilles. C’était un petit homme maigre, pâle, le nez bien affuselé comme celui de la belette, la tête un peu dans les épaules, le dos déjà rond comme si nous l’eussions accablé du remords de nos impôts, et si modestement habillé du drap de tout le monde qu’on se demandait : « C’est le Roy, là, sous le dais ? » -« Hé ma commère, c’est au moins son ombre ! » -« En nom Dieu, il semble un petit sacristain ! » Il écouta le Te Deum chanté par les chanoines de Saint-Martin, vénéra à genoux les reliques, fit le pigeon des deux mains à l’adresse de la populace, toucha des écrouelles, puis gagna l’hôtel de Messire Pierre Raynal où il reçut les consuls venus lui offrir leurs présents : dix muids de vin, cinquante setiers d’avoine, deux douzaines de chapons, autant d’oies, six douzaines de poulets, deux douzaines de flambeaux… et mon barbeau, que Messire Jehan Prolhac avait jugé bon de présenter là, et qui vivait encore, vu que je l’avais tiré de mon vivier au premier éclatement des cloches annonçant l’arrivée du Roy à nos murs, et porté jusqu’à l’hôtel Raynal dans un long panier, sur une jonchée d’herbe fraîche.

Et voici : le Roy refusa poliment tous les présents, alléguant qu’il était un pauvre pèlerin en voyage ; mais pointant l’indice3 sur mon barbeau, dit :

- Pour ce poisson, mes amis, je l’accepte, ne sachant assez vous dire combien je suis touché qu’on ait pensé à mon Vendredi maigre qui est demain, et désirant même savoir qui en a eu la première prévenance.

Messire Prolhac, rougissant, eut assez envie de dire que c’était lui ; mais, pour la crainte des suites, il bredouilla :

- Ah Sire ! Cela nous est venu à tous en même temps !

- C’était donc une conjuration ? dit le Roy en souriant. Mes amis, mes amis, le Ciel vous inspire toujours de n’en point ourdir d’autres ! Je laisse à votre diligence de faire porter ce poisson à Donzenac, où je dois dîner demain.

 

On sut cela par la gazette des femmes Raynal ; mais, pour le reste, je l’appris par mes propres yeux et oreilles. Voyant que nulle mention n’avait été faite du pauvre pêcheur, je résolus de précéder le cortège à Donzenac, où j’avais une sœur parmi les religieuses qui devaient apprêter le dîner du Roy en la maison de l’évêque de Tulle, dont ce pays est le fief. Elle me fit agréer de la Mère, me noua un tablier sur les reins et m’employa aux saletés de la cuisine nonniale et royale, où je pensai crever tellement il y faisait chaud ce jour-là. Mon projet était de me présenter hardiment au Roy et de lui dire :

- Sire, c’est moi qui ai pêché le bon poisson que vous venez de manger !

Les Consuls de Brive arrivèrent, accompagnant le Roy, procédèrent à la crédence4, assistèrent à son dîner debout autour de sa chaise ; il n’y eut que l’évêque en face du Roy, à sa gauche le vieil Chabannes l’Ecorcheur5 et à sa droite rien que le souci d’un furoncle à la fesse pour avoir tant chevauché. Il avait mis en coussin sous son mal une liasse de mauvaises lettres, à son avance portées par ledit Chabannes, et dont le contenu lui avait si redoutablement allongé le nez que personne n’osait sonner mot, pas même l’écorcheur d’Anglais.

Mon barbeau lui fut servi au court-bouillon, relevé de vin vieux de Vernajoul et d’épices, tout cantonné de croûtons frits. Pressé de repartir, n’alla-t-il pas se loger une arête en la gorge ? et faire une grimace telle qu’on pensa devoir aller querre la Coulon, une vieille femme de Gandoulenne, traieuse d’épines connue de tout le Bas-Limousin ; ce, en grand-hâte. Notre-Dame en soit remerciée : ayant sonné de l’olifant à gueule bien ouverte, il put enfin la ravoir du doigt qu’il avait long comme son sceptre, et la cracher dans son assiette. La première chose qu’il put dire, les yeux noyés des seules vraies larmes qu’il ait peut-être jetées en sa vie, fut ceci :

- Pasquedieu ! Mon Cousin de Bourgogne n’inventera rien d’aussi perfide ! Ça ! messieurs, serait-ce en Saône que vous l’avez pêché ? Il fallait me le dire ! je n’y eusse point touché ! Ah ! Messire Prolhac, quelle méchante idée vous avez eue là !

- Que Pierre Raynal, Sire, prenne un peu pour lui de ce royal reproche, dit notre premier Consul, devenu vert comme le cresson des fontaines.

- Et Delnondedieu aussi ! souffla Messire Raynal, blanc comme un fromage.

- Hein ? dit le Roy.

- Je dis « Et Pignassou aussi ! » rectifia le pauvre homme éperdu.

- J’en laisse à Justin Fadet ! murmura Pignassoudedieu. Et Fadet, le coléreux, de gronder :

- Ah Sire ! C’est ce gueux de Chaussade-le-pêcheur qui nous l’a proposé, et que je viens encore de voir en la cuisine de cette maison !

Le Roy dit :

- Mes amis, à ce que j’entends, votre conjuration se défait. Plaise au ciel que je vienne à bout aussi facilement des autres ! Mais quoi ? L’homme qui a pêché ce poisson est céans ? qu’on me l’amène, je le veux voir !

Moi, je savais déjà, par ma soeur la religieuse, le mauvais succès de mon barbeau : plus rapide que l’hirondelle, elle était venue m’informer. La peur me prit quand on me vint querre d’ordre du Roy. Je suivis l’officier sur des jambes molles, la tête perdue, et ne sus que me jeter à genoux devant lui :

Louis XI. Dessin de Léonce BOURLIAGUET.

- Ah Sire ! pardon...

- Mon ami, me dit-il d’une langue douce, c’était un barbeau ?

- Oui, Sire, et je lui ai fait dégorger sa vase trois semaines durant pour le rendre meilleur à votre bouche !

- Il le fut, mon ami ! il le fut ! Par ma foi, c’est un morceau friand. Mais ne penses-tu pas que le Roy de France ait assez du plat d’épingles, d’aiguilles et d’épines qu’est son royaume ?

- Ah Sire ! la prochaine fois, je vous porterai des truites, qui n’en ont point ou si peu !... Mais las ! la pêche en est défendue à peine de hart !

- Je t’en concède le droit à vie, dit le Roy, car enfin il faut bien que quelqu’un soit récompensé pour ce régal, n’est-ce pas, messeigneurs consuls ? Lève-toi, mon ami, et t’en reviens à tes engins... Dammartin, il presse, nous repartons !

Louis onzième avait une parole pour les petites gens de son peuple, sinon pour les grands. D’Uzerche, il fit confirmer par un écrit à son notaire de Brive l’alleu de libre pêche en Vézère et Corrèze sur les réserves de la ville, dans les formes permises par le réglement. C’est ce qui, avec les prières des pauvres gens, mes obligés, me sauva de la goutte des braconniers nocturnes : car oncques depuis n’entendis les coqs de Grange, Lacan ou Sauvajoux chanter l’aube au bout de la nuit, pour ce que je ne pêchai plus que dans les étincelles que le soleil fait sur l’eau. Et c’est ainsi que je devins le plus riche mangounier de Brive, à l’enseigne du « BARBEAU DU ROY ».

 

1 Gardien des ruchers.

2 Citrons.

3 L’index.

4 Epreuve préalable des aliments.

5 Comte de Dammartin en Goële, gouverneur de Paris

 

Léonce BOURLIAGUET

&

 

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