Naaga-Ka
Le Périgord, à la fin de l’époque aurignacienne. Les glaciers fondants alimentent les cours d’eau d’un flot énorme. La Vézère bouillonne à pleine vallée d’une falaise à l’autre, large et puissante comme aucun fleuve ne l’est plus. Tout autour le pays n’est que bas-fonds bourbeux, collines nues qu’ont recouvertes les graminées derrière lesquelles progresse lentement l’envahissement sylvestre : des broussailles, puis des arbustes et enfin les essences froides du Nord : bouleaux, sapins, mélèze.
La haute rumeur et le mouvement sans fin des eaux moutonnantes contrastent avec l’immobilité et le silence des collines où s’allonge pourtant, parfois, l’ondulation rapide d’un troupeau de rennes, de bouquetins, de chevaux ou de bison qui, ayant décelé une présence ennemie, se déplace en flèche, fonçant tout droit, comme un soc de poussière.
Là où la falaise a gardé hors des eaux un front caverneux, l’haleine bleue du foyer des hommes s’élève dans l’air gris, les rauques gutturations de leur langage se perçoivent par bribes à travers le ressac et les clapotements : c’est le Booh, où une petite tribu de chasseurs vit sous le repli du rocher et dans les hautes anfractuosités que des terrasses plates séparent du flot.
Son nom résulta de l’exclamation poussée par ceux qui le virent à sa naissance : Naaga-Ka ! Grosse-Tête ! Le premier geste de son père fut de le jeter contre la dure paroi. Mais le bras desséché et tendineux du Koor s’étendit sur le petit monstre et le Paa retira le sien, comprenant la pensée du vieux tailleur de silex ou n’osant affronter son autorité magique. Le Koor, accablé par des années innombrables, restait solitaire, aucun des jeunes hommes de la tribu n’ayant voulu renoncer aux joies de la chasse pour s’asseoir près de lui et apprendre de sa bouche les incantations, et de sa main les gestes secrets qui persuadent le bloc d’être un fruit, de s’ouvrir en longues lames tintantes, telles qu’on les veut : Naaga-Ka serait donc son disciple et, quand ses yeux deviendraient pareils à l’eau calme, son successeur.
La Maa montra une telle répugnance à donner le sein à ce nourrisson scandaleux que le vieillard dut le nourrir au lait de chèvre.
Quand il put se dresser sur ses petites jambes, sa difformité n’en apparut que plus exaspérante : il était bien membré, mais son corps semblait grêle sous son crâne prodigieux qu’accusaient de petites mâchoires ; et sous son large front brillait un regard étrange, insoutenable, presque effrayant. Les hommes se détournaient de lui et les autres enfants de la tribu l’eussent déchiqueté s’il avait tenté de se mêler à eux. Son enfance fut donc morose et esseulée dans l’ombre protectrice du Koor, sous la falaise où était l’atelier jonché d’éclats de silex noirs, blancs ou blonds.
Et là, reclus, tout son jeu fut d’imiter son père adoptif, c’est-à-dire, tout d’abord, d’apprendre les mélopées magiques, toujours les mêmes, qui précèdent, accompagnent et terminent les créations de la main, pour plier la dureté du minéral à la volonté de l’homme : ce furent comme ses chants de nourrice. Puis le Koor façonna pour lui, avec tendresse, un petit percuteur de pâle chalcédoine qu’il lui apprit à tenir fortement, lui montra comment le lingot brut se fixe entre les genoux par le moyen d’un berceau de fourrure, lui révéla de quelle vigueur, de quelle adresse nerveuse et décidée, une fois le point de frappe reconnu, dépend le détachement de la pièce pensée : il était trop faible encore pour obtenir de délicats copeaux par pression ! Il fallait ensuite retoucher les lames pour les approprier à l’usage auquel elles étaient destinées, en détacher encore de la matière, en alléger le pédoncule ou en exalter la soie : et c’était enfin un grattoir concave, circulaire, caréné, un poinçon, un burin, un tranchet, un perçoir, une pointe de flèche ou de sagaie. La maîtrise du Koor était divine. Il lui arrivait pourtant de frapper à faux, d’obtenir une pièce difforme. Alors, consterné, visiblement apeuré, il se levait, allait dans le fond obscur de l’abri, élevait son bras maigre et appliquait sa main ouvrière sur la paroi, bien à plat sur une autre main qui apparaissait en clair sur un fond d’enduit rouge : il demandait à se ancêtres artisans, par un long et émouvant lamento, de lui rendre le pouvoir qui, brusquement, s’était interrompu en lui. Et quand Naaga-Ka avait été par trop maladroit en ses essais, il prenait sa petite main dans la sienne pour lui transmettre la même profonde et mystérieuse irradiation.
Naaga-Ka faisait des progrès rapides qui emplissaient d’orgueil le tailleur de silex, mais aussi, parfois, d’inquiétude et de colère : l’enfant essayait visiblement, en effet, de s’affranchir de la technique ancestrale. Sa concentration d’esprit était telle qu’il oubliait la mélopée ; il cherchait des frappes nouvelles ; il simplifiait les gestes rituels. Alors le Koor grondait et l’envoyait d’un revers de coude rouler sur le lit bruissant des éclats. Mais tout le reste était tendresse paternelle, protection résolue contre l’hostilité des autres, morceaux choisis pour lui dans les venaisons, et bonne place la nuit au creux chaud de la couche de lichens qu’ils partageaient, sous de lourdes peaux d’ours.
Le Koor était le seul pêcheur de la tribu : il éprouvait parfois le besoin de secouer la semi-immobilité de l’atelier, d’éprouver son pouvoir d’une autre manière. Alors, il s’en allait avec Naaga-Ka à un coude du fleuve, là où, sur la rive concave, les eaux fatiguées s’étalent et dorment. Ils s’étendaient sur un rocher, et, une courte foëne prête, guettaient le poisson. La truite, le saumon, le grand brochet, tentés par la douceur du sable et la minceur de l’eau baignée de soleil, venaient y paresser sans méfiance : toute la technique était alors de les transpercer, de les tenir cloués au fond, jusqu’au dernier battement d’agonie, et de les ramener enfin, dans un nuage d’argile et de sang. Seules les femmes, les vieux et les malades acceptaient de manger de ces chairs blanches : les chasseurs n’y eussent touché qu’en cas de famine absolue ; les enfants en avaient horreur.
Et, là aussi, Le Koor imposait à Naaga-ka un rituel de gestes, n’admettait pas qu’il s’en écartât ou s’en dispensât. Le jour où la Grosse-Tête voulut fixer à sa foëne un petit ergot de silex destiné à en faire un harpon, le vieux tailleur s’étonna, s’irrita, lui arracha l’engin en mugissant, et le brisa. C’est aussi au cours d’une de ces pêches que, Naaga-Ka ayant ramassé parmi les décombres du fleuve un bloc d’obsidienne sonore et brune, et l’ayant éprouvé au choc comme un percuteur, le Koor s’avança sur lui avec des malédictions si terribles que l’adolescent eut peur et rejeta l’étrange et tentant minéral loin dans le courant. Ce ne furent que des incidents significatifs entre eux, vite oubliés du vieux, à qui ils ne laissaient qu’une sourde et courte inquiétude, mais compris et retenus par l’élève : la force mystérieuse qui poussait Naaga-Ka à en apprendre plus long que son maître n’en savait, l’inclinait aussi à la prudence. Et, dès lors, quand l’étrangeté des choses l’attira, il n’alla plus vers elles qu’en se cachant.
Maintenant, il avait échangé son petit percuteur de chalcédoine contre un gros marteau, semblable à celui du Koor, et du lingot savait détacher des lames qu’il façonnait habilement en outils ou en armes qui pouvaient servir.
C’est alors que se réveilla l’hostilité de la tribu contre cet être singulier, à la tête trop grosse, au regard plein des lueurs scandaleuses de l’intelligence. Dès qu’elles s’en furent avisées, ces brutes firent difficulté pour accepter d’utiliser ce qu’il produisait. Le Koor persuada les chasseurs que Naaga-Ka ne faisait que détacher des pièces grossières qu’il façonnait ensuite lui-même : « S’il y avait une magie mauvaise dans le silex manié par l’adolescent, elle était détruite par la bonne magie sortie de ses vieilles mains toutes-puissantes. » Ce fut difficile à expliquer, difficile à comprendre : longues et vives palabres. On l’admit enfin avec méfiance. Or, un chasseur ayant été tué par un bison, les suspicions recommencèrent en glapissements et en gestes si violents que le vieillard conseilla à Naaga-Ka de s’éloigner : il y allait de sa vie.
La Grosse-Tête disparut donc une nuit de l’abri sous roche, devint comme une ombre insaisissable le long des falaises du fleuve : mais dès qu’on ne le vit plus, son image prit une importance et une autorité extraordinaires dans l’esprit des chasseurs : car le double des êtres est plus subtil et plus puissant que leur présence même.
Or, coïncidence troublante, il se produisit immédiatement après son départ une raréfaction inexplicable du gibier : l’herbe des collines étant devenue glissante, chevaux, bisons, chèvres sauvages, rennes, boeufs, et jusqu’à la petite sauvagine, toute chair, émigra vers le Nord et vers l’Est, dans les régions des rocs gris et des sables rouges, à plusieurs journées de marche, et, chose plus grave, sur le terrain de chasse d’autres hommes qu’il importait de ne pas provoquer.
Le Koor, cessant de percuter des blocs de silex, dut pêcher à longueur de journée, instruire les chasseurs à cette poursuite humiliante, pour parer au manque de venaison. L’opinion naquit, se généralisa, s’affirma peu à peu que le renvoi de la Grosse-Tête avait été une faute, puisque le gibier s’était éloigné lui aussi. On chargea le vieux tailleur de silex de retrouver son fils adoptif et de le ramener : il serait désormais supporté.
Le Koor chercha longuement l’adolescent sur les rives, en aval du fleuve, sous les cingles1, dans les marais, au creux des rochers. Il le découvrit enfin sous l’aisselle d’une falaise, au fond d’une petite crique, lieu jonché de carcasses d’animaux mêlés, venus crever et pourrir là. Naaga-Ka, assis, avait l’aspect farouche d’un homme qui a vécu des jours et des nuits privé de la bienfaisance du feu. Il était absorbé en une occupation si ardente et si profonde qu’il n’aperçut le vieillard que lorsque le Koor fut tout près de lui, penché sur son industrie clandestine. Le vieil artisan, scandalisé, vit entre les mains du jeune homme des instruments absolument nouveaux pour ses yeux, poinçons, perçoirs, pointes, hameçons, le tout d’une finesse et d’une élégance qui le confondirent : Naaga-Ka travaillait l’os, la corne et l’ivoire ! Et il accompagnait son labeur de mélopées inouïes !...
En présence de cette profanation, le Koor masqua son indignation religieuse, et, détournant les yeux de ces matières impies, persuada son fils de revenir, le ramena au Booh, où Naaga-Ka reprit sa place à l’atelier, près de lui, et se remit à travailler sur le silex traditionnel comme si ses mains traîtresses ne lui avaient jamais été infidèles, comme si sa bouche n’avait jamais proféré l’incantation d’une autre matière.
Ce qu’on attendait ne se produisit pas : les troupeaux ne redescendirent du Nord que longtemps après, à l’automne, quand les pluies eurent fait reverdir les collines et que la rigueur du granit eut rabattu les bêtes vers la douceur du calcaire !
La déception de la tribu devint de l’aigreur : on recommença à regarder la Grosse-Tête avec haine et à déblatérer contre le monstre au large front, au regard pénétrant.
Le Koor semblait redevenu bienveillant à l’égard de son fils : mais il notait l’évolution des esprits. Quand il la jugea au point noir qu’il s’était fixé, choisissant l’instant où le jeune homme était penché, il détacha une lame de silex d’un gros bloc avec une telle adresse, avec une telle vigueur, qu’elle alla frapper Naaga-Ka à la tempe, et l’étendit roide mort.
1 Falaises de la Dordogne et de la Vézère.
Léonce BOURLIAGUET
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