LA PAROUSIE

 

    «  Et alors, ils verront venir le fils de l’Homme sur une nuée, avec une grande puissance et une grande gloire. »

    La description que M. L’abbé Blanc avait faite de la fin du monde avait coïncidé avec une éclipse partielle de soleil. Petit-Oeuf en était demeuré profondément frappé. Ainsi, au moment où l’on s’y attendra le moins, le soleil jaunira comme une courge, le Christ géant reparaîtra sur les nuées et le frémissement des choses sera celui de leur agonie et de leur fin ! On pourra être surpris en train de boire son café au lait, de faire un exercice de grammaire ou d’écosser des pois pour Maman...

    Boussarie n’aura pas le temps de ramener sa chèvre à la maison, Nicot n’aura pas le loisir de ramasser ses billes d’une main avare, M. Latruffe ne finira pas d’ajuster ses lorgnons sur son nez ; et Mastic, qui aime à s’attarder paresseusement aux cabinets, comparaîtra à demi reculotté devant le Seigneur ! Quel coup et quelle rapidité !

    Toutefois, M. Blanc avait ajouté :

    - Croire que d’ici là Jésus se détourne de la terre et se désintéresse de nous serait commettre une erreur impie. Il revient chaque jour vers les hommes, passe à côté de nous sous les traits des pauvres, et nous ne le reconnaissons pas, nous ne voulons pas le reconnaître, nous refusons de le reconnaître !

    Nouvel abîme de réflexions pour Petit-Oeuf. Jésus-Christ était donc parmi nous, nous frôlant, nous observant, nous écoutant, et nous ne faisions pas plus attention à lui qu’à une poule ou à un chien... Ah ! s’il le rencontrait, lui, Petit-Oeuf, avec quel élan il le reconnaîtrait ! Quand ce serait devant mille personnes, il irait se mettre à genoux à ses pieds, et, baisant sa main, lui dirait : Vous êtes Notre Seigneur Jésus-Christ ; et le fils de Marie lui répondrait, en lui accordant la caresse de ses yeux : C’est bien, Jean, tu auras un bon point !

    Aussi bien, quel ne fut pas son émoi lorsque Nicot lui dit un jour :

    - Y a à la gare un type du chantier qui s’appelle Jésus-Christ.

    - Pas possible, dit Petit-OEuf en blêmissant.

    - Qu’est-ce que tu paries ?

    Petit-Oeuf eût parié son âme. Nicot, fort de l’évidence, entraîna son camarade jusqu’aux abords du chantier et lui montra l’homme.

    Petit-Oeuf, plein d’une horreur sacrée, reconnut Notre Seigneur à sa barbe blonde, à ses traits bienveillants, à son profil étranger. Un calme surnaturel rayonnait de sa personne. Assis sur un tronc d’arbre, ayant à ses pieds une musette d’où sortait le col d’une chopine, il achevait de déjeuner d’un quignon de pain frotté d’ail et de gros sel. Il portait des vêtements délavés, rapetassés par places, et la visière de sa crasseuse casquette baignait d’une ombre bleue son regard redoutable. A un moment donné, prenant son chandail à pleine main, il le frotta sur les côtes avec une insistance tranquille.

    - L’a des poux, dit Nicot.

    - Non, dit Petit-Oeuf, c’est la cicatrice du coup de lance qui le démange ! Puis, n’osant aborder l’auguste pauvre, il prit le parti d’avertir M. l’abbé Blanc de sa présence.

    D’une haleine il courut au presbytère. Il tira résolument l’anneau du portail, une sonnerie lointaine retentit, et, haletant, il entendit se rapprocher le clap-clap des pas branlants de Nanette.

    Nanette, la vieille bonne, qui avait enterré cinq ou six curés, en attendant le tour de M. Rougemaille, entr’ouvrit l’huis :

    - Que veux-tu, mon garçon ?

    - C’est-y pressé ?

    - Oui, très pressé !

    La vieille fit ses petits yeux et ses grandes oreilles :

    - De quoi s’agit-y ?

    - Cela vous dépasse, dit Petit-Oeuf.

    Muselée, Nanette l’introduisit aussitôt en disant : il est avec M. le curé.

    L’idée de se trouver en face du vieux prêtre n’intimida point l’enfant. Il se sentait chargé d’un message énorme. A cette foudroyante nouvelle, M. Rougemaille joindrait les mains, tomberait à genoux, s’humilierait, enverrait prévenir le sonneur, alerterait le Suisse, s’élancerait vers la gare pour adorer son doux maître et préparer son entrée en ville sur un ânon.

    Les deux prêtres allaient et venaient dans la grande allée du jardin, à l’ombre de petits arbres taillés en boule. M. Blanc suivait respectueusement le chanoine qui, une main dans la fente de sa douillette, l’autre derrière le dos, chargée du Livre, lui communiquait en termes précis le thème de son prochain sermon.

    A la vue de l’enfant, M. Rougemaille dit à l’abbé :

    - Voici Poulpinet, ce me semble. C’est sans doute pour le père Lachaud, son voisin, le franc-maçon, qui est à toute extrêmité.

    Quand Petit-Oeuf fut plus près, remarquant sa contenance hagarde, il ajouta à mi-voix :

    - C’est bien cela.

    Les deux prêtres s’arrêtèrent. Petit-Oeuf les saluait d’un air bizarre. M. Rougemaille lui dit :

    - Que veux-tu ?

    - M. le curé, dit Petit-Oeuf, Notre Seigneur Jésus-Christ est à la gare !

    A ces mots, M. le curé ouvrit de grands yeux fixes comme doutant du sens des mots qu’il venait d’entendre. M. l’abbé rougit violemment. Au lieu d’élever les mains vers le ciel, M. Rougemaille articula avec effort :

    - Tu dis ?

    - Notre Seigneur Jésus-Christ, sous ses habits de pauvre, est à la gare des marchandises, assis sur un tronc d’arbre, et personne ne s’occupe de Lui...

    Le chanoine, dont la couperose s’empourprait, donna une claque retentissante à son bréviaire en s’écriant :

    - Sac à papier ! Cet enfant est un niais !... Qui est-ce qui lui a dit de venir me conter cette sornette ? Dis-moi un peu le nom de celui qui t’a dit de venir me dire ça ? Serait-ce encore...

    - Nicot m’a dit : un des ouvriers de la gare s’appelle Jésus-Chrit. Je suis allé le voir et j’ai reconnu que c’était bien Lui, puisqu’Il est toujours parmi nous et qu’Il doit...

    - Tais-toi ! cria M. Rougemaille en proie à une soudaine et violente colère. En voici assez ! Va-t-en !

    Petit-Oeuf, atterré, s’en fut le long de l’allée, tout étourdi, ne sachant reconnaître le chemin du retour, prêt à se fourrer comme une bête dans la jungle des artichauts. L’abbé ayant dit quelques mots timides à M. le curé, celui-ci rappela vivement le pauvre messager :

    - Je te renvoie ainsi, dit-il d’un ton plus doux, parce que tu as commis une grossière erreur. Il ne faut pas abuser du nom de Notre Seigneur. Il a dit lui-même, et Saint-Matthieu le rapporte : « Si quelqu’un vous dit, le Christ est ici, ou il est là, ne le croyait point ! » Tu penses bien que si sa venue sacrée devait se produire, je serais prévenu avant toi, hé ? Je te pardonne à condition que tu ne dises mot à personne de cette sottise. Tu ne diras rien ? C’est promis ?

    - Oui, Monsieur le curé, gémit Petit-Oeuf.

    Le regard ému de l’abbé lui fut un baume. Il se retrouva dans la rue, le feu aux oreilles, ayant cette espèce de vertige étoilé qu’engendre le sentiment vif des gaffes toutes fraîches. Il pensa que Jésus-Christ avait dû disparaître, s’éloigner d’une ville où les prêtres eux-mêmes ne se dérangeaient pas pour reconnaître sa sainte présence. Il revint donc à la gare des marchandises. Le travail avait repris. Le fils de l’homme était encore là ! Une cigarette au bec, il poussait un wagonnet en disant à son compagnon :

    - Z’ai oune pouce qui trépigne dans ma chémise dépouis cette nouit !

 

 

Petit-Oeuf

 

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