MORT DE PROSPER

 

    Dans la fraîcheur des matins d’été, la gare de St-Valer avait quelque chose d’indéfinissable qui plaisait à Petit-Œuf. Il régnait dans l’air une invite au voyage. Les rails luisaient, comme lavés par la nuit ; les petits tilleuls du quai remuaient leurs feuilles ; le sémaphore, l’aileron tendu pour annoncer le train semblait bénir les voyageurs mal éveillés. Il n’y avait dans l’or frais du jeune soleil que les fumées légères et bleues des premières cigarettes ; et là-bas, à l’extrémité des voies et du déroulement des poteaux et des disques, les verdures de la campagne s’amoncelaient en masses estompées et fuyantes, mystérieuses comme les teintes d’un atlas.

    Prosper aimait aussi ce moment-là. Il se départait de sa gravité habituelle pour gambader, traverser les voies, et, quand la femme de service faisait mine de le mouiller, il gobait au vol les grosses gouttes semées autour de lui par l’arrosoir pointu. Cela amusait tout le monde et c’est ce qui le perdit.

    Un matin, il ne vit pas le train qui, sans bruit, grossissait à vue d’œil, arrivant comme une comète noire. Une légère brise empêchait de l’entendre. Il regagnait le quai d’un bond lorsque la locomotive de Papa le happa.

    Petit-Œuf s’était posté à l’extrémité du quai, là où stoppait toujours la machine, prêt à passer au mécanicien le panier d’osier où Maman rangeait le repas de midi. Un brouhaha, un petit rassemblement l’avertirent qu’un incident venait de se produire. Du haut de la locomotive, Papa lui dit :

    - Va voir ce que c’est.

Il y avait quelque chose d’étendu sous le train, une masse fauve, inerte, couchée entre les rails. Un employé, penché sur le marchepied, disait d’une voix odieusement calme :

    - Nettoyé !

    Petit-Œuf mit quelques secondes à reconnaître de quoi il s’agissait. Puis, soudain, cette masse informe s’agita. Prosper leva la tête et se mit à gémir. L’enfant, atterré, reconnut son ami et vit en même temps qu’il n’avait plus que des moignons de pattes. Le sang avait éclaboussé les noirs cailloux du ballast, les traverses, et luisait sur les rails comme sur le fusil d’un boucher. Et les abois rauques et saccadés de la pauvre bête s’allongeaient parfois en vocalises aiguës, interminables, semblables à celles des chiens tristes qui hurlent à la lune en sentant passer la mort de quelqu’un.

    Visiblement, Prosper ne voulait pas mourir. Il voulait au contraire qu’on lui rendit ses pattes robustes et rapides afin qu’il put s’en revenir en trois bonds à l’hôtel de Calabre. Une autre fois il ferait attention au train. Il suppliait que sa punition prît fin. Pourquoi lui avait-on cassé les reins et coupé les pieds ? Il est incompréhensible qu’une telle chose se produise au matin d’une belle journée, alors qu’on a déjà projeté de la passer à dormir à l’ombre des fusains, sur le ciment frais de la terrasse, là où il n’y a pas de mouches. Et il est inadmissible qu’une telle chose soit irréparable, définitive, irrévocable.

    Le chef de gare dit :

    - Va falloir l’achever.

    Et il donna le coup de sifflet du départ.

    Quand le convoi se fut éloigné, Petit-Œuf se rapprocha de son ami. Il lui fit une silencieuse et tremblante caresse. Prosper, de son œil farouche, ne le reconnut pas et essaya de le mordre. Ses dents aiguës largement découvertes par ses babines frémissantes, en un rictus hideux, il s’opposait à ce qu’on l’approchât, comme s’il avait compris qu’après la machine son ennemi le plus dangereux serait l’homme. Son désespoir de mourir se résolvait en révolte et en haine. Quelle chose terrible entrevoyait-il pour être devenu soudain si méchant ?

    Jean Poulpinet s’éloigna, pas assez vite pourtant pour ne point entendre une détonation sourde. Prosper ne vivait plus. Prévenu par un employé, le patron de l’hôtel se hâtait vers la gare.

    Et, désormais, Petit-Œuf sut que la mort était partout. Jusque là, il avait cru son royaume limité dans l’espace et dans le temps. Dans le temps, parce que seules les vieilles choses lui semblaient pouvoir mourir. Dans l’espace, parce qu’on ne se heurte à elle qu’en des endroits bien définis : la chambre nauséabonde où les vieillards mal rasés et les vieillardes au menton en casse-noisette font luire leurs yeux de hiboux, braises inquiètes qui s’avivent à leurs râles ; l’église tendue de noir où les ondes des grandes orgues portent les nobles syllabes du latin comme des pétales venus des printemps d’autrefois ; le cimetière, vaste jardin fleuri, aquarelle peinte sur un charnier… Mais, hors de ces bouges, de ces monuments et de ces nécropoles, c’est la vie qui règne au clair soleil, souveraine, puissante, incontestée, adorable, la Vie ! Or voici que Prosper venait de rencontrer la Mort dans les joies du matin. Elle était donc partout, partout – cachée sous les jeunes feuilles comme un insecte, suspendue dans le ciel comme un nuage, passant dans l’air comme un souffle, confondant ses traits noirs avec les flèches dorées du soleil ! Invisible ennemie, elle déjouait les prévisions et les espoirs des créatures. Pour les uns, un tour de physique : passez muscade, un être n’est plus ; pour les autres, une expérience de chimie se développant en lents pourrissements agrémentés de douleurs, de puanteurs et de sombres pensées… Cette révélation l’atterra. L’âme pleine d’inquiétude et de révolte, doutant de M.Blanc et de Dieu, pour la première fois l’enfant perçu le battement fragile de son cœur.

 

Petit-Oeuf

 

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