LES DEUX AUREOLES DE QUERCUS
I) En ce temps-là, le bonhomme Viance, qu’on disait un saint, vivait dans un pauvre village assis au bord de la Vézère, là où la noire et puissante rivière sort brusquement des collines avec la fougue d’un bouvillon qui s’échappe de l’étable au premier jour du printemps.
Et Quercus, le chêne, était planté au milieu de la plaine, seul avec son ombre, tout en cheveux et tout en barbe de feuilles comme il sied à un ancêtre : car si on avait pu compter les cercles de son tronc robuste, partant du plus grand, - celui de l’année dernière, - on serait arrivé au plus petit, - celui de l’année de sa naissance, - qui se forma de bonne sève, au temps où Pépin vint brûler le castel et arracher les vignes d’Yssandon. Et cela remonte si loin qu’on a aussi, à force d’y penser, comme une semblable cocarde d’étourdissement dans la tête.
II) Or, ce Quercus était, sans y prendre garde, le saint des arbres comme Viance était le saint des hommes. Viance n’avait pour tout bien qu’une pauvre cabane, se nourrissait de pain et d’eau, soignait les malades, bêtes et gens, éteignait les incendies d’un geste de sa main gauche, écartait les orages d’un signe de sa main droite, et enseignait les petits enfants par de limpides histoires où les plantes elles-mêmes parlaient le patois du pays.
Et, de son côté, Quercus logeait en sa ramure trente-sept nids d’oiseaux, dans son tronc une famille d’écureuils, un couple de piverts, une chouette, locataires auxquels il ne faisait jamais payer de loyer. D’innombrables insectes habitaient sous son écorce craquelée. Des champignons poussaient à ses pieds. En automne, il offrait aux porcs errants, aux sangliers affamés, une riche pâture de glands et tolérait que ces bêtes vinssent calmer leurs démangeaisons contre son tronc rugueux. Le lièvre transi trouvait un gîte sous ses feuilles sèches. En un mot, il faisait du bien à beaucoup, et jamais de mal à personne : c’est la sainteté, ça !
III) Un jour, Quercus remarqua avec inquiétude que du côté du village, la plaine jusqu’alors verte, devenait brune. Des couples de bœufs roux allaient et venaient, traînant des assemblages de bois et de fer, espèces de navettes qui semblaient tisser de la bure ; et les sillons s’ajoutant sans cesse aux sillons, cette houle de terre fraîche s’allongeait vers lui, Quercus.
« -Que se passe-t-il ? demanda le vieux chêne à la pie qui sait tout.
- Rien de bon pour toi, pauvre Quercus, répondit l’oiseau. Les hommes ont décidé de labourer toute la plaine jusqu’à la rivière, afin de l’ensemencer de blé. Ils devront donc t’arracher dès que la charrue arrivera à ta première racine.
- Que leur ai-je donc fait pour qu’ils me veuillent ainsi détruire ? soupira Quercus avec angoisse.
- Rien, tu les gênes, voilà tout. Remarque qu’ils te plaignent un peu, pour t’avoir vu là depuis leur naissance. L’Ancien du village a dit : « Si Quercus pouvait traverser la rivière et s’aller planter de l’autre côté, il nous ferait plaisir à tous. »
- Traverser la Vézère ! s’écria Quercus consterné, traverser la Vézère ! Elle court avec une telle violence, sans vouloir s’arrêter ni rien entendre, qu’elle m’entraînerait comme une simple bûche ! Il me la baille belle, l’Ancien du village ! »
IV) Et Quercus, plein de la patience et de la résignation des plantes, serait resté là sur pied, à attendre passivement que la charrue ait rompu sa première racine, si Viance n’était par hasard passé près de lui comme pour lui donner l’exemple.
Viance, un soir, revenait de soigner ses malades. Le soleil couchant rougissait la plaine. Se sentant las, le saint avait pris le Sindarel, c’est-à-dire qu’il coupait droit par les champs pour arriver plus vite à sa cabane. Parvenu au bord de l’eau, il dit à la rivière :
« -Vézère, je t’en prie, laisse-moi passer. »
Alors, Quercus, émerveillé, assista à ce miracle : le courant se coupa en deux, l’eau qui passait passa, l’eau qui allait passer s’arrêta en un bourrelet bouillonnant, et le fond de la rivière apparut comme une allée de cailloux ronds sur lesquels Viance s’avança à pied sec. Arrivé sur l’autre rive, il dit merci, et la rivière, effaçant le gué miraculeux derrière lui, continua de couler, profonde et violente.
V) Quercus, troublé, demanda à la pie :
« -Pourquoi la Vézère a-t-elle fait pour Viance ce qu’elle refuse à tout autre ?
- Parce que Viance est un saint, répondit la pie.
- Et à quoi la Vézère a-t-elle reconnu que Viance est un saint ? »
La pie prit un air de docteur et dit :
- N’as-tu pas remarqué le rond lumineux que Viance porte autour de la tête ?
- Si, dit Quercus, mais je croyais que c’était un simple chapeau.
- C’est son auréole, reprit la savante pie. Tous les saints portent ainsi le signe de leur état. Et toutes les rivières, voyant le cercle qui les environne, les reconnaissent pour tels et les laissent passer à gué. »
Quercus, à ce discours, découvrit avec joie qu’il était le saint des arbres, puisqu’il avait un rond lui aussi ; mais il pensa cela au plus secret de son bois, parce que la pie est une bavarde.
VI) Le lendemain donc, Quercus appela doucement les champignons qui croissent à sa base, dans son ombre bienfaisante.
« -Champignons, mes enfants, nez au vent ! Le moment de vous montrer est venu ! »
Alors les champignons levèrent leurs petites têtes rondes et blanches au-dessus de l’herbe : leur nation formait un cercle parfait autour du vieux chêne. Quercus poursuivit :
« -Champignons, mes enfants, pour échapper à la hache qui me tuerait et vous tuerait en vous privant de mon ombre, j’ai décidé de passer sur l’autre rive. En vous voyant autour de moi, la Vézère nous livrera gué. »
Et retirant ses racines des profondeurs du sol, auréolé de tous ses champignons, le vieux chêne marcha jusqu’à la rivière et lui dit :
« -Vézère, je suis Quercus, le saint des arbres. Je t’en prie, laisse-moi passer. »
La rivière lui répondit :
« -Qu’est-ce qui me prouve que tu es un saint ? »
« -Mon auréole que voici à mes pieds. »
La Vézère dit alors d’une voix polie :
« -Mille regrets, mais une auréole, ça se porte autour de la tête et non autour des pieds. La tienne doit être fausse… ou tu t’es trompé de pointure. »
Et elle continua de couler, violente et profonde.
VII) Le saint des arbres, bien attrapé, resta planté tout bête, et ne sachant que dire :
« -Pourtant, j’y ai droit !… J’y ai droit, pourtant !… »
Les champignons faisaient un beau tapage :
« -Fausse, ton auréole ! Est-ce que cette pecque de rivière nous prend pour des champignons vénéneux ? Ah ! si nous pouvions voltiger et planer autour de ta tête, cher Quercus, qui oserait nier ta sainteté ?
- Planer ? voltiger ? Mais c’est notre affaire, s’écrièrent les oiseaux locataires. Quercus, tu es un saint, puisque tu es bon ; et nous allons le prouver en te coiffant de l’auréole réglementaire. »
Et, s’élevant tous ensemble, ils formèrent le rond autour de la tête de Quercus, un rond d’ailes vivant et frémissant, en piaillant tous ensemble le cantique de l’arbre comme aux jours les plus fous du printemps.
Voyant et oyant quoi, la Vézère s’arrêta de couler, rouvrit son allée de cailloux ronds et dit :
« -Maintenant que tu es en règle, ô Quercus, je ne saurais te refuser plus longtemps le passage miraculeux réservé aux saints. »
Et Quercus, suivi de tous ses amis, passa la rivière à pied sec et alla se planter sur l’autre rive, à la place de sûreté que lui avait désignée l’Ancien du village.
|
|
| Illustration de Jean Routier |
&