LA CHEVRE DU SAILLANT
En ces temps-là, des guerres avaient fait périr bien des gens ; ensuite était venue une grande sécheresse qui avait fait périr bien des bêtes. De sorte qu’il ne restait plus personne au Saillant, qui est un village assis sur la Vézère, là où elle sort des monts et débouche dans la plaine de Brive.
En ce pays devenu jaune et gris sous l’ardent soleil, la seule survivante fut une vieille chèvre qui, tourmentée par la faim, descendit des collines dans la vallée où elle pensait trouver un peu de verdure au bord de la rivière. Mais la Vézère s’était retirée de ses rives, les laissant grillées comme le reste de la campagne : réduite de moitié, elle avait rassemblé ses eaux sombres en son milieu, où elle formait encore un large et puissant ruisseau courant paisiblement entre ses sables et ses rocs.
Même diminuée, elle interdisait le passage. C’est donc vers le Saillant que la vieille chèvre se dirigea, afin d’aller voir s’il ne restait pas un chou dans les jardins de l’autre rive ; et elle arriva à un bout du pont1 juste au moment où le diable se présentait à l’autre bout.
Le diable montrait plutôt une triste mine ; car, faisant sa tournée en limousin pour y ramasser des âmes, il était arrivé trop tard, après les guerres et la famine dont il n’avait rien su, car tout le monde était allé au Purgatoire ou en Paradis : plus rien donc à mettre dans son sac. En apercevant la vieille chèvre à l’autre bout du grand pont, il ricana et marmonna entre ses dents noires :
- Ah ! ah ! je ne rentrerai pas tout à fait bredouille. Cette âme de chèvre en vaut bien une autre ! Captons-là.
Et il allait se jeter sur sa proie lorsqu’il aperçut une croix qui, dressée au milieu du pont, sur l’un des côtés, lui barrait le chemin : obstacle infranchissable !
Changeant aussitôt de batterie, il chercha le moyen d’attirer la vieille chèvre de son côté ; et, pour ce faire, d’un affreux vieux bouc il prit la forme et l’odeur. La vieille bique, déjà occupée à brouter une exquise et tendre herbe verte, n’avait encore rien vu.
Car il y avait cinq triangles d’un appétissant gazon sur le pont du Saillant.
Que je vous explique cela : le pont est étroit ; il offre des refuges en dents de scie, où le piéton peut se garer d’une charrette2 ; et c’est dans ces angles, à l’ombre de parapets de schiste, qu’une herbette abondante s’était miraculeusement sauvée de la sécheresse.
Et cela faisait donc cinq belles pelouses triangulaires, la croix dominant sur celle du milieu.
Ainsi, le diable ayant pris l’apparence et la voix d’un vieux bouc, du bout du pont cria à la vieille chèvre sur l’autre bout :
- Ma commère, est-ce à vous toute cette herbe ?
La vieille bique aperçut alors le bouc et répondit la bouche pleine :
- Ma foi, mon compère, elle est à qui la mange. Point de dispute : partageons. J’irai jusqu’à cette croix. Faites en autant de votre côté.
- Ne vaudrait-il pas mieux, reprit le faux bouc que vous veniez paître avec moi ? Nous nous tiendrions réciproquement compagnie, et je sais que votre conversation est agréable.
- Nenni, dit la vieille chèvre, j’aime manger seule. Qui parle, perd sa goulée, mâche mal, avale de l’air et se prépare une mauvaise digestion.
- Soit, reprit le bouc tristement, mais la part que vous me faites est trop belle. J’ai un petit appétit. Une de ces assiettes me suffira. Dépassez donc la croix et mangez les autres, je vous les donne de bon cœur.
- Oui, et grand merci, répondit la chèvre, mais la misère m’a rendue économe et je veux faire durer cette herbe au moins huit jours. Je ne mangerai donc ce que vous me laissez de votre part que quand j’y arriverai.
Huit jours, diantre ! cela ne faisait pas l’affaire du diable qui s’écria soudain :
- Pouah ! pouah ! De ce côté-ci, l’herbe est salée et poivrée. Ma commère, vous avez le bon bout, restez-y donc, ne prenez pas la peine de venir jusqu’ici, c’est immangeable ! Pour moi, je m’en vais.
Et, vraiment, il s’en alla.
Vous pensez bien qu’il s’agissait d’une ruse. Le diable, reprenant sa vraie forme dès qu’il fut hors de vue, courut le long de la Vézère pour chercher un gué. Sa manœuvre était de passer sur l’autre rive et, arrivant sans bruit dans son dos, de surprendre la vieille chèvre occupée à brouter parcimonieusement sa bonne part d’herbe.
Or, de gué il n’en trouva point. L’eau, retirée au plus creux de son lit, y demeurait profonde et trop large pour la franchir d’un bond. Le diable discerna entre deux couches un grand brochet affamé qui montait la garde dans l’attente d’une proie.3
Alors, Satan ramassa un galet rond et plat, le chauffa jusqu'au rouge dans ses mains, et, le lançant sur la surface, en fit un superbe ricochet. Le brochet se précipita, happa le galet au moment où il touchait l’eau pour la troisième fois, se brûla profondément la gueule et disparut, dégoûté de dîner pour longtemps.
Aussitôt, d’un second galet, le diable fit un nouveau ricochet et suivit son jet avec la rapidité de la foudre ; et c’est filant sur cette rondelle filante qu’il franchit la Vézère.
Cela, tout malin qu’il fût, l’avait un peu retardé.
Voilà bien du temps perdu se dit-il en arrivant enfin sur l’autre rive. Mais bah ! cette vieille bête a dit qu’elle mettrait huit jours à manger toute l’herbe du pont ! Je vais donc la trouver encore occupée à brouter laborieusement sa première assiette de ses dents usées.
Et il y courut, s’aidant parfois de ses petites ailes noires pour aller plus vite. Mais quand il arriva à l’entrée du pont, voici : la vieille bique curieuse, dès après son départ, avait cru bon d’aller reconnaître à l’autre bout si cette herbe salée et poivrée était tellement mauvaise. L’ayant trouvée excellente, elle la tondait tranquillement ; et, entre elle et le diable, la croix de pierre du pont du Saillant barrait toujours le chemin.
Satan, furieux, disparut à son tour comme le brochet, honteux d’une aventure où il n’avait gagné que cette odeur de bouc qui lui colle encore à la peau, si j’en crois les Feintes Ecritures.
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Notes de lecture ajoutées par les webmasters. 1 Le pont du Saillant est annoncé par un panneau comme datant du XIIIe. Le Guide Michelin (édition 2000) évoque « un joli pont ancien ». 2 Ce type de construction est appelé avant-bec. Il s’agissait en fait de renforcer la pile à l’amont. En ce qui concerne la symbolique des ponts, se reporter à l’article correspondant dans le Dictionnaire des symboles (collection Bouquins, Laffont) Dans un autre conte, intitulé Les Marionnettes du Plaza, LB donne sa version de la présence d’un petit diable sur l’une des tours du pont Valentré à Cahors. 3 On peut s’étonner de ce que le Diable ne fasse pas usage de ses ailes… L’examen du brouillon indique que LB s’est posé la question (cf. photo). Les réponses montrent qu’il vivait son conte pendant l’écriture avec une visualisation très précise des scènes et des lieux (d’où l’importance du dessin, y compris au stade de la création).
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