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Rocamadour |
COCK – a – doodle - do
I) Ah ! pour aimer ce conte, il faudrait que vous eussiez vu le sanctuaire de Rocamadour suspendre au flanc d’une haute falaise ses tours et ses tourelles, clochers et clochetons ! …
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Illustration de A. DELAIRE |
Sur la plus haute pointe était un petit coq anglais nommé John-John. Je veux dire une girouette jadis découpée dans le fer d’une cuirasse ramassée par les chemins, comme une noix creuse, après la retraite du Prince-Noir.
Trois cent soixante quatre jours de l’année, John-John tournait au vent comme une chose inerte. Et puis, au matin de Saint-Glinglin, un souffle mystérieux entrait en lui avec le lever du soleil, et il devenait pour quelques heures un coq de fer vivant. Il eût pu s’élancer les ailes grandes ouvertes, pour plonger, descendre en planant, atterrir et se mêler à la volaille d’en-bas. Mais John-John aimait la paix de sa solitude, et il restait sur son perchoir, au milieu des vents, des hirondelles et des nuages, attendant qu’avec le soleil couchant sa courte vie se rendormît jusqu’à l’autre Saint-Glinglin, dans la sagesse du métal.
II) Or, cette année-là, à peine ressuscité, l’attention de John-John fut attirée par une chose charmante. Le village de Rocamadour, quatre cent pieds sous lui au fil à plomb, ne lui montrait d’ordinaire que ses toitures, le trou de ses cheminées et les rectangles de ses cours ou de ses vergers, d’où lui montait la conversation des poules, des canards, des pintades et des oies, si bête, si plate, si vide, si nulle que ce journal suffisait à le décider à rester girouette. Mais cette année-là, dis-je, John-John vit se mouvoir sur l’herbe verte un point blanc et rouge qu’il prit pour une fleur vivante, et qui était la petite poule Suzanne, créature exquise née du dernier printemps, hélas ! retenue prisonnière dans l’enclos de la receveuse des postes.
John-John devina que Suzanne s’ennuyait dans ce carré de gazon entouré d’un grillage. Il ouvrit les ailes. Une vieille hirondelle, qui se reposait sur le toit du clocher, comprenant que le petit coq anglais allait tenter sa vie, eut le temps de lui gazouiller ceci :
- Surtout, ne chante, John-John ! John-John, ne chante pas ! Tout ton bonheur dépend de ton silence !
- Je saurai garder le bec clos ! dit John-John.
Et il s’envola dans le vide.
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Illustration de A. DELAIRE |
III) Il s’abattit près de la poulette qui eut une belle peur en voyant arriver du ciel ce cochet au plumage couleur de feuille morte. Mais il y avait tant d’adoration dans ses yeux, tant de respect dans la révérence qu’il lui fit, que la douce Suzanne s’accommoda très vite de sa compagnie. Elle se disait :
- Il est distingué, il ne ressemble pas aux autres coqs que je vois rôder autour de ma prison... Il ne cherche pas continuellement ses puces et ses petits poux : c’est à quoi se reconnaît un gentleman.
- Il est mystérieux et profond : il ne dit rien.
- Il est délicat : il cache ses sentiments intimes.
- Il est très fort : ses ongles déterrent des vers que je n’eusse jamais su trouver seule.
- Il battrait les autres coqs, et pourtant que son air méchant devient doux pour moi !
- Il est généreux : il me laisse tout ce qu’il trouve, sans rien en picorer, comme s’il se nourrissait du plaisir de me voir manger.
J’ai dû transcrire ceci par petites phrases parce que la poulette Suzanne croquait les friandises du bout de chacune de ses réflexions.
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Illustration de A. DELAIRE |
IV) John-John eût bien voulu pouvoir parler à son amie. Il avait une envie folle de lui dire : « Je m’appelle John-John. Je suis un little petit coq english tiré d’une cuirasse. Vous, Suzanne, votre nom se prononce Susie en ma langue maternelle. Aoh ! comme il sonne doux, don’t it ? » Mais sachant que le son de sa voix romprait le charme, il se taisait. Il avait raison. C’est si fragile, le bonheur !
Alors il eut une idée : il fit un trou dans le grillage, (rien ne résistait à son bec de fer,) et, par cette brèche, passa, suivi de la blanche poulette. En long s’offraient les champs, et en large la liberté. Dès que dehors, John-John s’empressa d’avaler un grain de maïs, qui tomba dans son jabot avec le bruit d’un sou dans une tirelire. Et il eut ainsi le moyen de parler à sa mie sans se trahir. Il se secouait un peu, le grain de maïs faisait en son jabot-grelot : tac-tac tac-tac – tac tac tac... La poulette, qui depuis sa naissance entendait crépiter le télégraphe Morse de la receveuse (qu’elle eût pu même remplacer lors de ses vacances) comprit tout de suite le langage. La première phrase fut :
- O Susie ! Darling ! Allons nous promener sur la prairie de L’Alzou...
V) Ah ! pour aimer ce conte, il faudrait que vous eussiez vu la prairie de l’Alzou, cette grande nappe d’un vert tendre, si délicieusement reposante aux yeux parmi les rochers arides et blancs qui l’enserrent ! Elle s’étend au bord du ruisseau pauvret, plate et unie comme une pelouse royale. C’est le fond lumineux de la corbeille de Rocamadour. La poulette fut ravie d’y aller : elle en avait tant entendu parler ! Mais il fallait traverser la bourgade. Le petit coq anglais, au passage fut insulté par les oies : il défilait très digne, muet, sans paraître entendre les gros mots. Susie lui dit :
- Quoi ! vous souffrez de telles injures ?
John-John fit donner son grain de maïs dans son jabot, phrase qui signifiait :
- Que ne souffrirais-je pas pour vous, my lady ? Je suis un coq bien élevé. Un coq bien élevé ne se commet pas avec pareille canaille. Voyez même jusqu’à quel point je sais garder mon sang-froid.
Et il s’offrit sans riposter, sans marquer la moindre douleur, aux coups de bec du jars.
Plus loin il fut attaqué par un chien.
- Cette fois, dit Susie, c’est trop fort !
John-John comprit qu’elle allait le prendre pour un lâche : les poulettes blanches sentent difficilement la grandeur d’âme. Alors il sauta sur le chien, et, de son bec de fer, en silence, lui porta de tels coups que le clabaud, croyant avoir affaire à une herse, s’enfuit en hurlant. Et, de son grain tintant, le petit coq dit à sa mie :
- Pour vous, ô Susie, je souffrirais muet la lardoire et la rôtissoire. Et pour vous encore, je me battrais contre une autruche ou un archéoptéryx !
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Illustration de A. DELAIRE |
VI) Cependant, John-John et Susie étaient arrivés dans la prairie de l’Alzou. Elle n’était point solitaire. Il y avait à l’autre bout un gros coq rustaud qui paraissait fort occupé à se remplir le jabot. Susie, en cherchant des sauterelles dans l’herbe, s’en rapprochait peu à peu. John-John, qui désirait éviter cette rencontre, restait un peu en arrière pour ralentir la promenade. C’est ainsi qu’il se prit dans un piège à taupes. Le fer mort pinça le fer vivant. Le petit coq anglais faillit crier pour appeler à son secours la curieuse Susie : mais il ne voulait pas perdre son bonheur, il garda le bec clos, et, de toutes ses forces, il se dégagea, meurtri et cabossé, méprisant la douleur.
VII) Il se trouva libre juste au moment où l’ombre du milan passait sur la prairie de l’Alzou. Le gros coq la vit le premier et se sauva dans le lit desséché du ruisseau pour se fourrer sous les racines d’un saule. La pauvre Susie se crut morte et s’aplatit. Alors, trop loin pour intervenir du bec et des ongles, John-John, afin de la sauver, poussa son éclatant cri de guerre – Cock-a-doodle-do !
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Illustration de A. DELAIRE |
Je crois que cela voulait dire cocorico, mais je n’en suis pas sûr.
A ce cri terrible d’un gosier de fer, qui le frappa comme une flèche sonore, le milan vacilla de peur sur ses ailes et reprit aussitôt de la hauteur. Susie était sauvée. Mais cette voix étrange l’avait épouvantée elle aussi, et, au lieu de courir vers son sauveur, elle s’en éloigna avec crainte, ne sachant quelle direction prendre, et caquetant avec horreur : - Oh ! ce gentleman est un monstre ! un monstre ! oh ! quelle voix !
A ce moment, le gros coq, voyant fuir le milan, poussa à son tour son cocorico : un cri sorti d’un gosier de chair, d’un ventre de plume, plus confortable qu’effrayant, en patois de Rocamadour, avec l’accent du Lot, et la petite poulette blanche, oubliant l’affreux John-John, se dépêcha de courir vers lui :
- Qu’êtes-vous devenu, cher Seigneur, pendant l’attaque aérienne ?
- J’étais allé aiguiser mon bec sur les galets de l’Alzou, ma jolie perdrix.
- Oh ! quel courage ! Vous vouliez donc combattre le milan ?
- A mort, petite pintade, et pour toi !
VIII) Susie resta avec le gros coq. John-John pensa qu’un jour, c’est un cadre toujours trop grand pour une image de bonheur. De chagrin, il alla se fourrer dans une fente de la falaise, là où suintait de l’eau froide, et attendit qu’avec le coucher du soleil de Saint-Glinglin lui fût rendue la bienheureuse insensibilité des girouettes. Il s’y perdit si bien que tout son fer ne fut bientôt plus que dentelle de rouille. Le grain de maïs qu’il avait dans le jabot germa, se fixa au rocher, devint une belle plante qui donna un épi ; et, à l’approche de l’automne, le gros coq et sa Susie, passant par hasard de ce côté, s’en régalèrent sans même se douter qu’ils picoraient les grains innombrables d’un coeur d’or.
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Illustration de A. DELAIRE |
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