LE DOIGT DU GIVRE
En ce temps-là, longtemps avant le nôtre, Le Givre, lorsqu’il promenait son doigt glacé sur les vitres des fenêtres, y dessinait des figures d’animaux.
Car son propos n’était que d’amuser petits et grands, lors claquemurés pour l’hiver au creux de leurs demeures.
Mais, dans son jeu, il montrait quelque malice en ceci qu’il ne faisait rien d’achevé. A tel oiseau manquait le bec, une patte au mouton, l’oreille ou la queue au pourceau ; et donc, voyant ces bêtes infirmes, sur les vitres, on hésitait à les reconnaître, à les nommer. De plus, le malin artiste créait des ressemblances imprévues. En résultaient de joyeuses confusions et de grands éclats de rire, qui étaient le salaire de la peine qu’il avait prise.
Le bon Givre laissait toujours un petit trou dans ses dessins par lequel il pouvait voir les gens prendre ainsi naïvement le plaisir qu’il leur offrait. Et il se retirait, invisible lui-même et joyeux, en se disant :
« Eh bien ! les ai-je assez divertis ! »
Or, un jour qu’il regardait ainsi, il aperçut, dans une chambre où fumait un pauvre tison, un enfant qui ne prenait aucun plaisir à ses dessins.
L’enfant ne recevait non plus aucune chaleur de son tison languissant. Recroquevillé sous une couverture, dans un grand fauteuil, il semblait s’abandonner à une insurmontable mélancolie.
« Un petit malade, pensa le Givre, apitoyé. Essayons de le distraire : il n’est de meilleur médicament que la joie.»
Et, de tout son talent, il dessina sur les vitres de la chambre les canards les plus drôles qu’il ait imaginés. Les uns frétillaient du croupion, les autres plongeaient, il y en avait qui se faisaient la plume. Jamais canards canardant n’avaient si bien canardé.
L’enfant regarda, sourit faiblement et se renfonça dans sa songerie morose.
« Essayons d’autres acteurs », pensa le Givre ; et il se mit à dessiner des pingouins sur une banquise polaire, les plus ridicules qu’il ait imaginés. Les uns se promenaient gravement, les autres prenaient un bain de siège, les plus galants échangeaient de grotesques révérences. Jamais pingouins pingouinant n’avaient si bien pingouinés.
L’enfant regarda, son sourire reparut, mais s’éteignit bien vite, comme le soleil dans la brume.
« Voyons des poissons », pensa la Givre, sans se décourager, et il en dessina des gros, des petits, des ronds, des longs, des carrés, des minces, des épais, avec des nageoires en oreilles d’âne, des queues à traîne, des écailles dentelées ; et tous de nager, tourner ou dormir. Jamais poissons poissonnant n’avaient si bien poissonné.
L’enfant regarda, sa pauvre petite figure s’éclaira, puis il se replongea dans ses propres eaux noires.
« J’y perds mon latin », pensa le Givre, cette fois découragé.
Et il s’en serait allé si le médecin n’était venu voir le jeune malade. Le Givre colla son oreille à la vitre pour écouter ce qu’on allait dire. Et, lorsque le médecin eut regardé la langue de l’enfant, le Givre entendit ceci :
- Mon petit lapin, tu n’as rien. Mais tu es malade de froid, et de gris, et de triste.Tu es malade d’hiver, voilà tout.
Et, parlant plus bas aux parents :
- Courage ! s’il peut tenir jusqu’au printemps, il est sauvé !
- Jusqu’au printemps ! Jusqu’au printemps ! Il parle d’or, le docteur pensa la Givre, mais c’est qu’il est encore loin, le printemps !
Alors le bon Givre se creusa la cervelle toute une nuit pour savoir ce qu’il convenait de faire
Le lendemain, rouvrant les yeux, l’enfant malade poussa un cri de surprise, se leva vivement de son fauteuil, courut à la fenêtre pour voir cela de plus près. Et voici : le Givre, durant la nuit, avait dessiné sur les vitres… Devinez quoi ? Mais oui, vous y êtes, des fleurs ! Le Givre y avait fait éclore, par bouquets, par gerbes, par massifs, par bosquets, des centaines de fleurs adorables : violettes, primevères, colchiques, jacinthes, crocus, que colorait délicieusement le soleil qui, au-dehors, se levait sur la neige. C’était comme un subit et merveilleux printemps.
Sur les joues de l’enfant malade d’hiver, pour la première fois depuis de longs jours, venait de reparaître une teinte plus vive, comme si, de son doigt bienfaisant, le Givre y avait peint des roses.
Mais attendez, ce n’est pas tout ! C’était si bien dessiné que, de l’autre côté des vitres, dehors, on y crut aussi, au printemps ! Voilà la neige qui fond ; le Père Noël qui croit avoir manqué la nuit de la distribution et s’arrache la barbe de désespoir ; le coucou qui se met à chanter sans toussoter pour s’éclaircir la voix ; l’herbe qui pousse ; les bourgeons qui éclatent ; le ciel qui roule son œil le plus bleu ; le soleil qui se renflambe !
Et l’enfant n’eut plus qu’à ouvrir la fenêtre toute grande pour voir son beau jardin reverdi et refleuri, où il allait faire sa première promenade de convalescent.
Le Givre fut si content de son travail de cette année-là qu’il ne fit plus désormais que peindre des fleurs, des fleurs, des fleurs, sur toutes les vitres du monde. Et ses fleurs fleurissantes continuent de fleurir ainsi.
Mais ça ne prend plus, du moins du côté du dehors…
On a éventé la mèche.
La neige reste. Le Père Noël fait sa tournée des cheminées. Le coucou tient son bec clos. Les bourgeons se resserrent. Le ciel roule son œil le plus gris. Le soleil continue de s’économiser.
Alors, un de ces jours, le Givre s’en apercevra et se remettra sans doute à dessiner des canards pingouinant qui n’auront jamais mieux poissonné.