LES DONS DU VOLCAN

 

        I) Le volcan ayant soufflé de la cendre en quantité prodigieuse, toute l’île fut recouverte de ténèbres qui durèrent plusieurs jours parce que l’air était calme. Les oiseaux restèrent blottis sous les feuilles, les lièvres se tapirent dans la bruyère, les hommes se claquemurèrent en leurs maisonnettes de carton, et ce fut comme une profonde nuit qui n’en finissait pas.

Illustration de Léonce BOURLIAGUET

        - Grande est ma puissance, pensa le Volcan avec satisfaction, il suffit que j’éternue pour que toute créature vivante n’ose plus bouger ni pied ni patte !

 

        Pourtant, comme son regard s’abaissait, il fut surpris d’apercevoir une lueur ronde au milieu des ténèbres. Une lueur jaunâtre qui se mouvait lentement sur la plaine de l’île : cela semblait une citrouille en promenade.

 

        - Diable ! pensa le Volcan, le soleil serait-il tombé par terre ?

 

        Il se pencha, regarda de plus près et découvrit Manso qui labourait dans l’air épais, une lanterne de papier à la main pour éclairer les pas de son buffle.

Illustration de Léonce BOURLIAGUET

        II) - Téméraire, lui dit le Volcan de sa grosse voix, téméraire qui ose remplacer l’astre du jour par une citrouille de papier et braver la nuit du Volcan !

        Et que dirais-tu si je rompais ta charrue d’une pierre et roussissais ton buffle de mon haleine ?

        - O Toi, le plus puissant des Kami, lui répondit Manso, que deviendrait ta réputation de bonté si tu maltraitais un pauvre homme qu’une épouse acariâtre a chassé de son logis ? Car ce n’est point pour te braver que je laboure à la lanterne, mais bien pour fuir ma maisonnette, que ma femme, Somedono, rend intenable !

        - Voyons ? Voyons ?… dit le Volcan d’une voix plus douce, parce qu’il adorait les potins de l’île.

 

        Laissant souffler son buffle et élevant sa lanterne pour que le Volcan voie son air de sincérité, Manso reprit :

 

        - Somedono passe son temps à me reprocher d’être un mauvais chasseur. Il est vrai que mes flèches manquent souvent leur but… par la faute du vent. Elle voudrait que je lui rapporte chaque jour une perdrix ou une bécasse. Et moi, je ne sais que lui répondre : mes paroles ne l’atteignent pas, tandis que les siennes me meurtrissent.

 

        - Ah ! la méchante femme ! s’écria le Volcan. Puisqu’il en est ainsi, je te confère la puissance d’un langage qui saura bien répondre au sien. Désormais, lorsque tu voudras, tu cracheras des pierres sûres d’atteindre leur but : c’est un vrai don de Volcan que je te fais. Va, mon fils, rentre chez toi et relève fièrement le nez !

 

        Et, fatigué de se pencher sur la plaine, le Volcan se redressa dans les nuages et Manso reprit le chemin de sa maisonnette de carton.

 

 

        III) De l’aiguillon, Manso hâta le pas de son buffle parce qu’il était pressé de rétablir la paix en sa maison.

 

        - Deux ou trois petites pierres suffiront à lui clouer le bec pour toujours, pensait-il.

 

        Mais, quand il arriva, Somedono était encore couchée. Que faire, dans cette nuit qui recouvrait tout ? Il s’étendit donc sur la natte à ses côtés et s’endormit profondément, car, d’avoir labouré dans les ténèbres lui avait fatigué le corps, et d’avoir parlé au Volcan lui avait fatigué l’esprit.

 

        Et voici : pendant son sommeil, il rêva qu’il se disputait avec sa femme, et, utilisant le don du Volcan, il répondit en arrondissant sa bouche, à la manière de la poule qui pond, et en la frappant d’une petite pierre à l’épaule.

 

        Cette petite pierre, bien entendu, ne rencontra que le vide et alla tomber n’importe où, sur le plancher de la maisonnette. Somedono, à ce bruit, s’éveilla, s’étonna de trouver à ses côtés son mari, qu’elle croyait occupé de labourer à la lanterne et, parce que la querelle continuait dans l’esprit du dormeur, elle le vit cracher une autre petite pierre qui alla frapper la cloison et retomba sur le plancher.

 

        - Ah ! Ah ! murmurait Manso dans son rêve, Ah ! Ah ! le Volcan m’a donné le pouvoir, le comprends-tu maintenant, Somedono ? … Mais j’aurais autant aimé ne point avoir à m’en servir…

 

        Imaginant ce qui s’était passé, Somedono se leva sans bruit et sortit de la maisonnette.

 

 

        IV) Elle ralluma la lanterne de papier et s’en fut sur la plaine couverte de ténèbres. A ce moment, le Volcan se réveilla, ne sachant s’il venait de dormir une heure, un siècle ou un millénaire, et ayant tout oublié de ce que lui avait dit Manso. Il fut surpris d’apercevoir une lueur ronde et jaunâtre qui se mouvait lentement à ses pieds sur la plaine de l’île, au fond de l’air épais. Cela semblait une courge en promenade.

 

        - Diable ! pensa le Volcan, la lune serait-elle tombée par terre ?

 

        Se penchant, il regarda de plus près, et distingua Somedono qui, une lanterne de papier à la main, cueillait des fleurs grises de cendre.

 

        - Imprudente ! lui dit le Volcan de sa grosse voix, imprudente, qui oses remplacer l’astre des nuits par une courge de papier, et braver l’ombre du Volcan ! Et que dirais-tu, si je rompais ta lanterne d’une pierre et ternissais ta robe de mon haleine ?

 

        - O Toi, le plus puissant des Kami, lui répondit Somedono, que deviendrait ta réputation de bonté, si tu maltraitais une pauvre femme qu’un époux grognon a chassé du logis ? Car ce n’est point pour te braver que je cueille des fleurs à la lanterne, mais bien pour fuir ma maisonnette, que mon mari Manso rend intenable.

 

        - Voyons ? Voyons ?… dit le Volcan d’une voix plus douce, parce qu’il adorait les potins de l’île.

Illustration de Léonce BOURLIAGUET

        Couchant ses fleurs ternies au creux de son bras et élevant sa lanterne, pour que le Volcan voie son air de sincérité, Somedono reprit :

 

        - Manso passe son temps à me reprocher d’être une mauvaise cuisinière. Il prétend que mon riz est fade et mal cuit. Aussi bien, trouvant les bûches trop lourdes, ne m’apporte-t-il jamais que de la brindille pour mon feu. Et moi, je ne sais que lui répondre : ma langue ne l’atteint pas, tandis que la sienne me brûle.

 

        - Ah ! le méchant homme ! s’écria le Volcan. Puisqu’il en est ainsi, je te confère la puissance d’un langage qui saura bien répondre au sien. Désormais, lorsque tu voudras, tu darderas hors de ta bouche une langue de feu qui parlera à ses yeux avant d’atteindre ses oreilles. C’est un vrai don de Volcan que je te fais. Va, ma fille, rentre chez toi, et relève fièrement le bec !

 

        V) Somedono marchait vite parce qu’elle était pressée de rétablir la paix en sa maison.

 

        - Deux ou trois petites brûlures, pensait-elle, suffiront à lui ôter l’envie de me lancer des cailloux.

 

        Mais, quand elle arriva, Manso était encore couché. Que faire, dans cette nuit qui recouvrait tout ? Elle s’étendit donc sur la natte à ses côtés et s’endormit profondément, car, d’avoir cueilli des fleurs dans les ténèbres lui avait fatigué le corps, et d’avoir parlé au Volcan lui avait fatigué l’esprit.

 

        Et voici : pendant son sommeil, elle rêva qu’elle se disputait avec son homme et lui répondait en arrondissant sa bouche, comme celle d’une fontaine, en dardant une langue de feu.

 

        Or, au dehors, le vent s’était levé, dispersant la cendre qui recouvrait l’île, et son gémissement venait de réveiller Manso, bien reposé de sa fatigue. Il vit la langue de feu que dardait Somedono et l’entendit qui murmurait dans son rêve :

        - Ah ! Ah ! le Volcan ne m’a pas trompée ! Le langage dont il m’a donné le pouvoir, le comprends-tu maintenant, Manso ? … Mais j’aurais autant aimé ne point avoir à m’en servir…

 

        - Diable ! Diable ! pensa Manso, comprenant ce qui s’était passé. Ma femme a de quoi me répondre ! Que vaudront mes petits cailloux contre pareille langue ? Elle m’aura grillé avant que je l’aie assommée… Usons de diplomatie ! » Il attendit donc le réveil de Somedono pour feindre de s’éveiller lui-même en même temps.

 

        Ils se redressèrent à la même seconde.

 

        - Tiens, il fait clair ! dit Somedono.

 

        -Pendant notre sommeil, dit Manso, le vent a emporté à la mer les cendres qui recouvrait l’île.

 

        Puis, d’une voix aimable et enjouée :

 

        - Ma femme, on est sincère dans ses rêves… Or, je viens de rêver que je suis un grand paresseux. Je vais donc, à partir d’aujourd’hui m’efforcer de viser mieux et j’espère te rapporter des perdrix dodues et des cailles grasses, afin que moins fade soit ton riz.

 

        - Et moi, dit Somedono, ravie de s’entendre parler ainsi, et moi, je suis une grande maladroite. Même avec des brindilles on peut faire un bon feu : je vais m’y appliquer, et je te promets du riz bien cuit !

 

        Alors, Manso alla chasser dans l’île. Et les pierres qu’il crachait avec sa bouche frappaient si juste qu’il revint chargé de gibier. Et, pendant son absence, Somedono avait si bien léché la marmite avec sa langue ardente que le riz était parfaitement cuit : ils firent un repas succulent, et il en fut ainsi tous les jours qui suivirent.

 

        Pour remercier le Volcan d’avoir armé leur paix heureuse, Manso modela sa figurine en argile, la plaça sur le tokonoma1 de sa maisonnette, et Somedono mit dans le cratère, chaque jour, une boulette de riz trempée de jus de gibier : offrande dont le Volcan fut flatté mais qu’il abandonna à la souris familière qui croquait tout ce qu’on posait de bon sur le tokonoma.

 

1 Autel domestique.

 

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