FANFREL AUX BULLES

Illustration de Léonce BOURLIAGUET

        I) Et voici l’histoire de ce Fanfrel né quinzième d’une nichée au pays d’Ortheluz qui est tout en jardins. Sa mère, veuve d’un scieur de long, en ayant quatorze autres à débarbouiller, peigner, culotter et calotter, ne s’occupa guère de lui et le laissa s’ébattre librement autour de la cassine. Un jour, on le lui ramena le ventre si enflé et si dur que tout le monde crut qu’il avait avalé un melon sans le mâcher. « Point ! dit le médecin. Ce gaillard-là a tout simplement déjeuné d’un courant d’air. Qu’il fasse des bulles de savon, et tout rentrera dans l’ordre. » La mère de Fanfrel lui donna donc de l’eau savonnée dans une vieille boîte en fer blanc, des pailles, et Fanfrel entreprit de se dégonfler en s’amusant. Il ne fit tout d’abord que barboter et bavoter, puis arrondit la goutte, et enfin les bulles qui s’envolèrent de ses pailles furent si parfaitement rondes, si brillantes de vives couleurs, qu’on glapissait d’admiration en les voyant. Quand il eut épuisé toute la force du courant d’air qu’il avait avalé, il était devenu, à dix ans, le meilleur souffleur de fanfreluches1 de la Principauté d’Ortheluz.

 

 

        II) Alors Fanfrel dit à la veuve :

        - Ma mère, donnez-moi ma part d’héritage et que je m’en aille mériter mon pain ailleurs.

        - Hélas ! répondit la pauvre femme, votre part est la grande ceinture rouge dont votre père, le scieur de long, se ceignait les reins.

        - Rien ne pouvait mieux m’aller, dit Fanfrel. Aidez-moi, s’il vous plaît à m’en ceindre à mon tour.

        Sa mère tint le bout de la longue ceinture de coton, Fanfrel tourna comme une toupie, se corseta dedans, s’y banda, bref se fit la taille comme celle d’un saucisson sec. Puis, sa boîte à savon et ses pailles en bandoulière, il prit le chemin de la capitale.

        De village en village, il comptait gagner sa vie en montrant ses bulles de savon aux paysans. Ce sont gens bien décourageants pour un artiste.

        Ils s’amusèrent à l’envol de ces sphères colorées. Mais quand Fanfrel leur demanda l’obole, ils lui tournèrent le dos en disant, les uns « Poule, nourris-toi de tes œufs ! » les autres « Prunier, nourris-toi de tes prunes ! » De sorte que, pour subsister, notre pauvre souffleur de fanfreluches dut avaler le vent. Il avala le vent qui passait sur la plaine, et l’air du pays d’Orheluz demeura aussitôt profondément immobile. Mais point de gros ventre cette fois : il était si bien bandé dans la ceinture de son père qu’à le voir nul n’eût deviné de quel pain sa misère s’était nourrie.

 

Illustration de Léonce BOURLIAGUET

        

        III) Fanfrel arriva enfin dans la capitale. C’était au temps des foires franches, rues et places étaient noires de monde. Ayant trouvé un coin de mur sur lequel se jucher, il prépara son eau savonneuse et ses pailles : déjà on faisait curieusement cercle autour de lui. Ayant enfin déposé son bonnet en bourse pour recevoir la pluie de piécettes qu’il espérait, Fanfrel souffla sans méfiance cette première bulle. Or, la force du vent qui l’emplissait était telle que cette première bulle fut tout de suite immense, splendide, pareille un globe du ciel. On la voyait tourner vertigineusement au bout de la paille. Toutes les couleurs de l’arc-en-ciel la paraient. Les maisons et la foule s’y reflétaient comme dans un miroir, la tête en bas. Et elle grossissait, grossissait toujours, planant comme un nuage de fleurs sur le peuple stupéfait et silencieux d’admiration. Si Fanfrel, à ce moment-là, avait su donner une légère secousse pour la détacher et la laisser monter aux tours de la cathédrale, quel triomphe et quelle recette ! Mais il voulut l’arrondir encore, elle toucha l’enseigne d’un perruquier, et elle éclata ! Elle éclata, se répandit en pluie, emplissant les yeux et les bouches ouvertes d’eau savonneuse, trempant les badauds d’une averse inattendue. Et si, ramassant promptement son bonnet, Fanfrel ne s’était pas sauvé de sa corniche en trois bonds d’écureuil, tous ces bourgeois furieux, mêlés de mille manants, l’eussent vilainement égratigné en barbes d’écrevisse.

 

 

        IV) Courant ainsi avec sa boîte en bandoulière et ses pailles comme flèches en carquois, le pauvre Fanfrel allait être rattrapé lorsqu’une main blanche et délicate, où brillait une aigue-marine, ouvrit la porte d’un carrosse et lui fit signe de monter. Il s’enfourna là-dedans comme un rat en son trou, l’équipage démarra au piétinement de douze chevaux blancs, et notre souffleur de prunes d’eau se trouva en présence de Luzule, princesse régnante en Ortheluz, fillette délicieuse en la grâce et la fraîcheur de ses huit ans.

        -Fi ! Fi ! lui dit-elle en affectant un air sévère, auriez-vous dérobé une fouace à l’étalage ?

        - Ah ! Oh ! Altesse… Ma bulle a malheureusement touché l’enseigne d’un perruquier !

        Et notre pondeur d’œufs de vent lui conta ce qui venait de se passer. Or la princesse n’avait jamais vu de bulles de savon. Elle voulut que Fanfrel en soufflât quelques unes. Cette fois il y alla doucement et en tira de si délicates, de si reluisantes, de si légères que la princesse devint un rossignol, une alouette, un jet d’eau de cris d’admiration. Elle emmena Fanfrel au palais et il dut continuer de souffler dans ses pailles, d’envoyer aux plafonds dorés des centaines de bulles violettes. Et la princesse parlait de se l’attacher pour toujours lorsque son premier ministre se pencha vers elle et lui dit tout bas :

        - Son Altesse a-t-elle remarqué un petit point gris sur l’oreille de ce garçon ?

- Un grain de beauté, je pense ?

- Non, Altesse, un petit pou.

Illustration de Léonce BOURLIAGUET

        V) Alors la princesse dit à Fanfrel avec un bon sourire :

        - Ces bulles sont jolies. Mais qu’elles meurent vite ! Plus vite que les fleurs ! Une carafe, cela dure. Je veux que vous me souffliez une carafe couleur d’arc-en-ciel, la plus belle du monde. Un four sera mis à votre disposition. Vous me la porterez vous-même quand elle sera soufflée. Je vous nomme mon maître verrier. Allez.

        Et elle lui donna à baiser sa petite main qui lui parut douce comme le pain frais.

        C’est ainsi qu’en un terrain vague, aux abord de la capitale, Fanfrel eut un four de verrier, et, de souffleur de bulles de savon, devint souffleur de carafes irisées. Il travailla solitaire à l’enfer de son feu, mêlant les sables, gonflant de son souffle puissant la pâte incandescente, modelant les panses molles par des moulinets savants, et naquirent alors les plus exquises carafes qu’ait jamais dû emplir l’eau du puits du palais. Mais toujours mécontent de son oeuvre, n’en jugeant aucune assez belle pour Luzule, il les cassait. Il les cassait et les rejetait autour de son four. De sorte que bientôt il fut enveloppé du mur que formaient cent cinquante mille carafes de rebut, barrière de verre tranchant qui l’empêchait de savoir ce qui se passait dans la Principauté.

Illustration de Léonce BOURLIAGUET

         VI) Or, dans la Principauté, il se passait ceci : que le vent ne soufflant plus (puisque Fanfrel l’avait avalé) et n’apportant plus de nuages, une grande sécheresse régnait. Les jardins d’Ortheluz avaient jauni. On ne savait plus que mettre dans le pot-au-feu. Et une révolution de femmes en colère – c’est-à-dire de l’espèce la plus dangereuse – grondait dans les rues, battait les abords du palais où Luzule toute tremblante, plus pâle que son aigue-marine, tenait conseil sur conseil pour n’entendre que les radotages impuissants de ses conseillers. Et les gazettes disaient «  qu’un incident pouvait provoquer l’irréparable. »

Ces rumeurs violentes vinrent enfin troubler le souffleur de verre en sa solitude ardente. Il sut que Luzule était en danger. Il prit sa dernière carafe, qui se trouvait par malheur être informe, la porta en courant au palais et l’offrit à genoux. Luzule eut la grandeur d’âme de lui sourire malgré son angoisse, de trouver belle son œuvre bossue et de lui conseiller de quitter promptement le palais qui pouvait être attaqué par la foule d’un moment à l’autre.

        - Altesse, lui dit-il, montrez cette carafe au peuple et annoncez-lui qu’elle sera pleine d’eau fraîche demain. Je vous le promets sur ma vie.

        La princesse le gratifia d’un regard qui lui fit trembler le cœur puis se leva, alla au balcon pour faire ce qu’il lui avait conseillé, et Fanfrel en profita pour disparaître.

 

 

        VII) Sa boîte à savon en carquois de pailles aux reins, il monta d’un pas rapide sur la montagne qui dominait la Principauté. Il marcha toute la nuit. A l’aube, il arriva sur le sommet, s’assit et prépara ses chalumeaux. La première bulle qu’il souffla refléta aussitôt dans son cristal tous les coquelicots de l’aurore, et, ne rencontrant aucune enseigne de perruquier, devint gigantesque, démesurée, pareille à un nuage. Il la détacha d’une secousse et la laissa descendre dans l’air rare, majestueuse, sur l’Ortheluz dont les jardins, les chemins, les bourgs, la capitale aux cent clochers s’étalaient sous lui comme un tapis roux.

Illustration de Léonce BOURLIAGUET

        Elle toucha enfin une pointe de peuplier desséché, éclata, et répandit autour d’elle, sur une lieue de pays, une pluie bienfaisante. Et, à partir de ce moment-là, huit jours durant, de minute en minute, une bulle géante arriva ici, ou là, ou plus loin, éclata, et toute la campagne ainsi douchée commença à reverdir, à revivre, trempée aux plus profondes racines ; et, à l’eau qui ruisselait des gargouilles du palais, Luzule, tenant sa promesse au peuple, put emplir sa carafe biscornue : on acclama la petite princesse et sa carafe merveilleuse, jamais son pouvoir n’avait été plus grand.

 

 

        VIII) Le neuvième jour, Fanfrel, qui se sentait épuisé parce qu’il ne lui restait plus grand chose de la force du vent, Fanfrel entendit des sonneries de cloches qui, de la rive levantine à la rive couchantine, vibraient joyeusement sur l’Ortheluz ressuscité. – Qu’est-ce ? demanda-t-il à un berger. – Ces cloches annoncent les fiançailles de notre princesse avec le prince Aneth, lui répondit le vieillard. C’est pour dimanche prochain. - Oh bien ! dit Fanfrel en pâlissant. Et il se prit à cueillir les fleurs les plus rares de la montagne qu’il mit à macérer dans sa boîte à savon. Et le dimanche suivant, quand les cloches recommencèrent à sonner en bas, par tout le pays plat, au moment où Luzule apparaissait comme une rose blanche au bras du prince Aneth, sur le balcon du palais, devant une foule immense, il descendit de la montagne encore une bulle, la dernière, celle-là si prodigieuse, si magnifique, si féerique que son éclatement fut comme la vaporisation légère d’un parfum inouï sur le couple heureux et sur le peuple en délire. Et nul ne sut jamais que Fanfrel, pour gonfler cette bulle d’apothéose, avait dû joindre son dernier souffle à ce qui lui restait encore de la force du vent.

Illustration de Léonce BOURLIAGUET

1 Franfreluches : 

1) bulle d'air (1834, de fanfelue, anc. fr.)

2) ornement de la toilette féminine, souvent péjoratif

 

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