HOTOTOGISU le rossignol de minuit
Ceci s’est passé dans le pays de Hotaru, où l’on va admirer en hiver les pins enneigés sous la lune et suivre le vol des lucioles dans les tièdes nuit d’été. Il y avait dans ce pays une rossignolette si gentille qu’il vint pour l’épouser une nuée de rossignols amoureux. Les uns descendaient du Nord, des Kouriles répandues sur la mer comme une traînée de riz perdu ; les autres montaient du Sud, des îles Riou-Kiou qui partent de Formose comme un beau ricochet. Et tous commencèrent autour de la rossignolette une cour musicienne qui émerveilla la nuit.
C’étaient des rossignols qui avaient fait de bonnes études classiques. Ils savaient exactement les règles du chant et pour rien au monde ne les eussent violées la valeur d’un soupir. Leur répertoire était le même : « Chant de combat », avec des phases de colère, de provocation, de bravade, de fureur ; « Chant de prière », tout frémissant de tendresse et d’impatience ; et enfin « Chant de victoire », éclatant d’orgueil heureux. Après s’être mesurés en d’admirables solos, ils unissaient leurs voix pour un chœur immense qui semblait la respiration sonore des montagnes endormies.
Or, apparut un soir un rossignol inconnu, à la plume hirsute, au regard empreint d’une naïveté sauvage. Il se nommait Hototogisu et venait d’une île lointaine perdue sur la route des grandes banquises qui se détachent du pôle. La cour de la rossignolette considéra ce nouveau prétendant avec stupeur, puis avec ironie. Et le rossignol de Mamitéroumi, né dans les fleurs, lui demanda :
« Sais-tu chanter ?
- Oui.
- Où as-tu appris ?
- Dans les sapins centenaires de mon île natale.
- Quels ont été tes professeurs ?
- Le soleil rouge. Les torrents glacés qui roulent du tambour entre les rochers ronds. Les cerfs et les rennes qui brament dans les nuits froides et claires. Les loups qui hurlent sur la neige. Les vents qui sifflent dans les arbres morts. La mer aux bruissements innombrables. Les oies sauvages qui pleurent les pays bleus.
- Oui, Oui, Oui, ! dit le Rossignol de Mamiteroumi. Autant dire que tu as fait l’école buissonnière. Sais-tu le chant de combat, le chant de prière, le chant de victoire ?
- Mon chant n’a pas de nom… Ceux qui l’entendent l’appellent comme ils veulent.
- C’est un illettré ! C’est un illettré ! murmura la cour des rossignols.
- Ecoute, reprit le rossignol de l’île des fleurs, si tu dois troubler nos chœurs par une musique barbare, certes, il vaut mieux que tu retournes tout de suite à tes cerfs, tes loups, tes sapins, tes oies, ton tambour et ton soleil rouge. Ici, on ne tolère point de fausses notes. Toutefois, pour te marquer notre bienveillance et pour être agréable à notre chère rossignolette, nous te permettons de te faire entendre une fois avant de t’en aller. »
Alors la cour des rossignols observa un grand silence et la rossignolette pencha la tête pour mieux écouter.
Hototogisu fit un prélude timide, émit des sons faibles et indécis, comme s’il essayait son instrument et cherchait l’inspiration. Puis il donna des coups de gosier vibrants et éclatants, déroula des batteries vives et légères, égrena des roulades tantôt lentes et tantôt précipitées, lança des fusées sonores qui montaient dans la nuit de l’ouïe et l’illuminaient toute, fila des sons au hasard, des sons fous et éparpillés mais enflés avec âme, pleins de soupirs émouvants, modula des accents plaintifs, langoureux et tendres. Ce fut surprenant et merveilleux. Les ruisseaux du pays de Hotaru suspendirent leur murmure pour l’entendre, les renards cessèrent de glapir, les chouettes de piauler, et les pins bruissants du bout de leurs branches se firent signe d’écouter. La rossignolette ne respirait plus, palpitait prête à défaillir de tendresse. De consternation, ses prétendants n’en croyaient pas leurs oreilles : c’était bien autre chose que leurs morceaux classiques éternellement rabâchés ! Et le rossignol de Mamiteroumi allait d’un jaloux à l’autre, répétant tout bas :
« Nous l’applaudirons à coups de bec sur la dernière note ! Tombons-lui dessus tous ensemble ! Sinon, c’est lui l’élu : la rossignolette est en extase ! »
Mais il se produisit quelque chose d’imprévu sur cette dernière note. Hototogisu, terminant son chant sauvage et magnifique, fit entendre par deux fois un son sourd et sinistre : craa-craa.
(Ce craa-craa, qui rappelle ainsi tragiquement l’origine reptilienne des oiseaux, les rossignols savants ne savent plus le faire. Toute leur éducation a eu pour objet de l’empêcher, de l’étouffer. Mais aucun des professeurs d’Hototogisu n’avait pensé à l’avertir de cela : et le naïf musicien venait de terminer son chant merveilleux par le scandale d’une terrible invocation !)
Aussitôt, par tout le pays nocturne de Hotaru, les serpents remuèrent, sortirent de leurs trous, s’allongèrent, se dressèrent, frémissants à cet appel du sang qui leur venait du fond des âges, et se mirent à grimper de toute part dans les arbres. Les rossignols virent arriver des milliers de reptiles fascinés et enivrés par le rêve d’une vie supérieure qui venait de les traverser. La nuit était pleine d’yeux verts et rouges et toute soyeuse de sifflements. Alors les oiseaux s’envolèrent dans l’ombre et s’éparpillèrent sur la rose des brises nocturnes.
Tremblante, la rossignolette dit à Hototogisu.
« O mon beau musicien, notre tendresse sera brève, puisque nous voilà environnés d’ennemis !
- Rassurez-vous ma mie, j’ai chanté le bec renversé. Je vais maintenant le redresser. Et vous saurez que celui qui peut invoquer les serpents d’en-bas a le même pouvoir sur les serpents d’en-haut ! »
Et, le bec levé, pointé vers les étoiles, Hototogisu recommença son chant sublime, puis, laissant retomber sa voix, fit le « craa-craa » héréditaire. Alors toutes les constellations de la Grande Famille s’émurent et, du Serpentaire, de l’Hydre, du Scorpion, du Lézard, du Dragon et du Cancer, il plut des étoiles sur le pays nocturne de Hotaru, si étincelantes et si serrées que les serpents, éblouis, aveuglés, effrayés, se laissèrent tomber des arbres comme les gousses mûres du caroubier, et se réfugièrent dans leurs trous.
C’est depuis ce temps qu’on va aussi en Hotaru au mois des glycines pour écouter le chant d’amour qu’égrène auprès de sa femelle conquise Hototogisu, le Rossignol de minuit.