Les Marionnettes du Plaza
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"Perdu valise contenant marionnettes, Rte nat., entre Brive et Toulouse. Prev. Cinéma PLAZA. TOULOUSE.-Capitole 00.36. Récompense." (Les journaux) |
I) La première marionnette à tomber sur la route fut le JUGE.
Il se releva furieux, se tâta, s’épousseta, et, voyant l’automobile disparaître au loin, s’écria :
« - Voilà la Magistrature dans une drôle de situation ! Un Juge tout seul sur la grand’route, en une campagne déserte, sans assesseur, sans greffier, sans gendarme, sans geôlier et sans bourreau pour exécuter ses sentences !… Que faire ?… Hé ! continuer le voyage à pied ! Je ne vois pas d’autre moyen de me tirer d’affaire ! »
Il se mit donc en marche et fit ainsi un bout de chemin : ce qui le conduisit à rejoindre le BRIGAND qui avait chu hors de la valise aussitôt après lui et en était encore à se frotter le crâne et les côtes.
-« Ah ! mon ami, dit le JUGE, que je suis content de vous retrouver ! A deux nous marcherons d’un pas plus allègre. Nous charmerons la longueur du chemin en causant. Et en un danger, nous serons plus forts pour défendre notre bourse et notre honneur !
- Je suis votre serviteur, Monsieur le JUGE ! » lui répondit poliment le BRIGAND qui se mit à marcher à ses côtés, en observant toutefois un pas de retard par respect. Et, le long d’un bon kilomètre, le JUGE enchanta le BRIGAND par l’agrément de sa conversation ; l’autre n’avait qu’à l’écouter, car il faisait lui-même les réponses en même temps que les questions : c’était vraiment plus commode et plus agréable qu’à l’audience.
Malheureusement pour cette amitié naissante, le troisième à faire la culbute avait été le GENDARME : ils le trouvèrent, poussant des « sabre de bois ! » retentissants au milieu de la route. Le JUGE ne l’eut pas plus tôt aperçu qu’il changea de ton.
-« Tout ce que vous me racontez-là, mon brave, dit-il au pauvre BRIGAND, qui n’avait pourtant pas ouvert la bouche, tout ce que vous me racontez-là est bien beau, mais il n’en est pas moins vrai qu’hier, à l’audience de Brive, je vous ai infligé huit jours de prison, qu’il va falloir faire, hé ! hé ! au lieu de se promener sur les routes en égrenant de poétiques discours. GENDARME, saisissez-vous de cet homme ! »
Le GENDARME fut bien obligé d’obéir : il passa les menottes aux poignets du BRIGAND et tous les trois continuèrent de cheminer vers Toulouse, la Magistrature ouvrant la marche, la Gendarmerie l’appuyant et la Briganderie la fermant piteusement au bout de son fil.
II) Or, deux kilomètres plus loin, sur la paroisse de Nespouls, ils aperçurent au loin, au haut d’une côte, dans les taillis, comme une foule sur la route, et c’était vraiment beaucoup de monde puisque là étaient tombés hors de la valise, en un seul paquet : le DIABLE, le BOURREAU, le FANTOME, le LOUP, le CHINOIS, le CHAT, le SINGE, le CHARBONNIER, le CORDONNIER, le SERPENT et le DRAGON.
Le BRIGAND ne les eut pas plutôt aperçu qu’il s’écria :
-« A moi, compagnons ! voici un hypocrite de JUGE qui, après m’avoir appelé « son ami » quand nous étions seuls, et assourdi de son caquet insipide, a changé de ton dès que nous avons eu rejoint le GENDARME, et m’a fait passer les menottes ! »
Les autres, sauf le DIABLE, s’écrièrent :
-« A l’eau, le vilain JUGE ! »
-« Tch ! Tch ! Tch ! » se contenta de faire le DIABLE.
-« Quoi, Tch-tch-tch ? »
-« Ceci, mes amis: premièrement que, pour jeter un JUGE à l’eau, il faut qu’il y ait de l’eau – or, nous sommes dans le Causse et il n’y a pas la moindre mare ou rivière à quinze kilomètres à la ronde. Votre sentence ne pourra donc pas être exécutée… Secondement que, si vous supprimez le JUGE, nous resterons à treize, chiffre qui risque de nous porter malheur ! »
-« Et comment ! » ajouta le FANTOME qui s’y connaissait.
Les autres marionnettes convinrent de la justesse de ce raisonnement. Le BRIGAND fut libéré, le JUGE et le GENDARME condamnés seulement à marcher les derniers de la troupe, en avalant la poussière du défilé. Après quoi tous s’écrièrent :
-« Et toi, le DIABLE, soit notre chef ! »
-« J’accepte, dit le DIABLE. Vous êtes de bons et braves bougres. Je n’aurai donc pas de peine à faire régner la bonne entente entre vous jusqu’à ce que nous ayons rejoint notre maître à Toulouse. En route donc, belle troupe ! »
III) Et les quatorze marionnettes, comme le DIABLE l’avait prévu, continuèrent leur chemin dans une entente, une assistance mutuelle, une fraternité véritables. Tout alla parfaitement bien jusqu’à CAHORS. Mais soudain, en sortant de cette bonne ville :
-« Aïe ! Aïe ! fit soudain le DIABLE qui marchait en tête, en découvrant au loin, sur la route, une silhouette qu’il craignait de ne reconnaître que trop bien ; Aïe ! Aïe ! Aïe ! mes amis, mes bons compagnons, n’est-ce pas DAME GINESTE qui chemine là-bas ? … Je tremble de ne point me tromper ! »
-« C’est bien DAME GINESTE ! » répondirent les autres, les mains en abat-jour sur les yeux.
C’était effectivement DAME GINESTE, la dernière de la valise et qui, elle aussi, avait pris le chemin de TOULOUSE pour rejoindre LE PLAZA, CAHORS lui paraissant une ville trop petite pour ses mérites.
Oyant quoi, le DIABLE s’arrêta net :
-« Mes amis, mes chers compagnons, dit-il, je ne vais pas plus loin. A quoi bon, maintenant que DAME GINESTE va reprendre sa place parmi nous ? Elle recommencera, dans une minute, à me tirer la queue, ainsi qu’à toi, pauvre SINGE et à toi, pauvre CHAT. Elle recommencera à troubler notre bon GENDARME de ses œillades, à assommer notre bon CHARBONNIER de questions pour savoir comment il s’y prend pour si bien brunir. Elle recommencera à reprocher à notre bon BRIGAND de voler des choux au lieu de voler des colliers de perles. Elle recommencera à torturer notre FANTOME et notre juge pour avoir un morceau de leurs robes, et notre DRAGON pour qu’il souffle du feu en plein été, car elle est frileuse, DAME GINESTE … C’est pourquoi, tenant notre tranquillité pour finie, je vous dis adieu et je m’établis à CAHORS ! »
IV) Et laissant les marionnettes continuer seules vers DAME GINESTE qui, là-bas, les attendait en dansant comme une chèvre au milieu de la route, le DIABLE s’envola et alla s’accrocher au haut d’une des tours du Pont Valentré, dont il est encore le locataire … et l’ornement !
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