L’ARBRE DE MAU-FUT

 

        Voici l’histoire du terrible Seigneur Odoard, qui avait toujours quatre ou cinq guerres sur les bras. Il emplissait le Limousin de cris, de cliquetis d’armes et de lamentations. Le soleil jaunissait-il soudain ? c’était l’effet d’un voile de fumée montant d’une lointaine bourgade réduite en cendres... Une longue file d’hommes piétinait-elle, têtes basses et mains liées, poussée par des cavaliers sur un chemin des champs ? les paysans, frissonnant de terreur sous les feuilles, savaient qu’on les conduisait à l’arbre du Mau-Fût.

        L’arbre désigné par ce nom sinistre était un très vieux châtaignier, au tronc creux, mais à la ramure puissante. Solitaire sur une colline, il dominait les deux Xaintries de sa silhouette de gibet, car c’était là que le Seigneur Odoard faisait pendre ses prisonniers. Au noble, il disait en manière de consolation :

        - Mon cousin, je fais de vous un évêque des champs : vous bénirez les gens avec les pieds !

        Et quand c’était un manant :

        - Pastour tu vas être ! tu garderas les moutons de la lune.

        Les soirs de bataille, l’arbre était surchargé d’une lessive de pendus. Et le diable était si fidèle au rendez-vous que, le lendemain, plus personne, rien que des cordes vides aux branches : le malin avait emporté ses proies pendant la nuit !

        C’est du moins ce que croyaient les gens de la Xaintrie blanche et Odoard lui-même. Or, la vérité était autre. L’arbre du Mau-Fût ne méritait pas son nom lugubre. Le vieux châtaignier était le meilleur des arbres. Aussitôt après une pendaison, dès que les gens d’armes avaient tourné le dos pour s’en aller, il abaissait ses longues branches, doucement allongeait les suppliciés sur l’herbe, et, peu à peu, reprenant souffle, les malheureux revenaient à la vie et enfin se réveillaient, le cou pris dans une corde qui ne les étranglait plus.

Illustration de Pierre LEROY

        Ils se redressaient, se dépêchaient de se dégager et de disparaître, sans même songer à donner un regard de reconnaissance à l’arbre du Bon-Fût qui venait de les gracier de façon si généreuse ; et, fuyant loin des Xaintries, ils ne se souciaient jamais de détromper ceux qui les croyaient aux mains du Diable.

        C’est ce qui brouilla Odoard et les corbeaux. Après une bataille victorieuse, revenant de pendre, il ne manquait pas de crier à ceux qu’il voyait vermiller par les champs :

        - Corbeaux ! allez donc à l’Arbre de Mau-Fût où vous attend un festin !

        Les corbeaux se hâtaient de voler lourdement, jusqu’à l’arbre gibet. On les voyait couler de tous les points de l’horizon comme des ruisseaux noirs. Arrivés sur la colline, ils se mettaient à tourner en rond au-dessus du châtaignier, en croassant d’indignation : rien que des cordes défaites, pas même une oreille, un nez, un œil à pignocher : le festin avait disparu ! Odoard, une fois de plus, s’était moqué d’eux.

        C’est pourquoi, surprenant un jour le cruel Seigneur à chevaucher seul dans la campagne en un lieu désert, ils se rassemblèrent comme un orage, l’enveloppèrent de nuit, l’assourdirent de cris, lui tombèrent dessus à coups de bec, et...

Illustration de Pierre LEROY

 

        Et Odoard serait resté mort sur place si cette attaque ne s’était par hasard produite près de l’Arbre de Mau-Fût. Abandonnant le cadavre de son cheval aux corbeaux, il s’enfuit tout sanglant et fut assez heureux pour pouvoir se réfugier dans le tronc creux du vieux châtaignier.

        Une fois dans cette gaine protectrice comme en une étroite et épaisse cuirasse de bois, il perdit connaissance.

        Et les corbeaux, ne comprenant pas où il avait passé, et d’ailleurs pressés de se disputer la carcasse du cheval, ne s’occupèrent plus de lui.

        L’Arbre, quand il sentit qu’Odoard reprenait ses sens, lui murmura :

        - Paix ! paix ! Ne bougeons. Point de bruit. Les corbeaux sont encore tout proches. S’ils te savaient ici, ils t’assiégeraient si longuement qu’il te faudrait mourir de faim et de soif. Quand il ne restera plus que les os de ton destrier, ils s’en iront ! Paix ! paix, et Patience ! patience... Laisse ma sève panser tes plaies !

        - Quoi ! dit Odoard, surpris, Arbre de Mau-Fût, tu me prends en pitié ?

        Car il s’attendait plutôt à ce que le vieux châtaignier se comportât à son égard comme un bourreau, l’étouffât d’une étreinte et, la nuit suivante, le livrât au diable. L’arbre de Bon-Fût, murmurant de toutes ses feuilles, lui répondit :

        - Pourquoi te traiterais-je autrement que les pendus que je dépends ? Dès que tes gens ont le dos tourné, j’abaisse mes branches jusqu’au sol, et tes victimes détalent, disparaissent comme des lapins qui viennent d’échapper à l’étreinte d’un lacs...

        C’est ainsi qu’Odoard apprit, stupéfait, la bonté du vieux châtaignier dont il avait cru faire un gibet impitoyable. Et, pendant qu’ils causaient ainsi en cette cachette resserrées, la chair de l’homme et la chair de l’arbre étaient l’une sur l’autre, le sang de l’homme se mêlait à la sève de l’arbre passait dans le sang de l’homme.

        - Il faudra que je choisisse une autre potence ! pensa Odoard.

        Enfin les corbeaux se levèrent, découvrant le squelette du cheval, se dispersèrent ; Odoard sortit de l’Arbre du Mau-Fût ; et il, s’en alla, songeur, sans même accorder un regard reconnaissant à l’arbre de Bon-Fût.

        Et ce qui advint par la suite étonna tout le monde. Odoard, à partir de ce jour-là, se révéla un autre homme : Autant il avait aimé la guerre, autant il la détesta ! Autant il avait été cruel, autant il se montra doux ! Le mot de PAIX détonna dans sa bouche comme une étoile aperçue dans la gueule noire d’un four. Et il ignorait lui-même que c’était là l’effet de la sève de l’arbre pacifique qui, mêlée à son sang, coulait maintenant dans ses veines, lui rafraîchissait le coeur.

        Dès que ses ennemis s’aperçurent de son amollissement, ils se groupèrent, lui livrèrent bataille, et le firent prisonnier.

        - Qu’il soit à son tour un évêque des champs ! dirent-ils. Pendons-le à son propre gibet !

Illustration de Pierre LEROY

        Et ils le conduisirent à l’Arbre de Mau-Fût. Odoard, serein et souriant, se laissa passer la corde au col avec confiance. Il savait que, dès que ses vainqueurs auraient le dos tourné, le grand et bon châtaignier abaisserait sa longue branche jusqu’au sol et le laisserait aller.

        Mais Odoard ne savait pas que les dispositions de l’arbre étaient toutes changées. Maintenant, sous l’effet du sang d’homme cruel qui, mêlé à sa sève, coulait sous son aubier, s’était durci et avili le coeur du grand végétal.

        Le vaincu au bout de la corde, les vainqueurs s’en allèrent dans la nuit tombante. Alors le châtaignier, ainsi devenu féroce, allongea démesurément sa branche : mais au lieu de déposer doucement Odoard sur l’herbe, il éleva et suspendit son corps mort à la pointe d’une étoile, là-haut, où il se balance encore ; mais il faut une grande lunette pour le voir !

Illustration de Pierre LEROY

 

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