Les moutons de l’Arc-en-ciel
I) Au mois d’avril, quand l’herbe reverdit après la disparition de la neige, les paysans qui habitent au pied des montagnes d’Ariège envoient leurs moutons passer l’été sur les hauteurs. Cela fait des régiments de laine qui s’allongent en bêlant sur les routes montantes, à la musique des clochettes suspendues à leurs cous.
Pour qu’ils ne se mêlent pas à ne plus s’y reconnaître, les gens eurent l’idée de les marquer d’une tache de couleur dans leur toison : bleu les moutons de Pierre, rouge ceux de Paul, jaune, vert, violet ceux des autres, et ainsi de suite au goût de chacun.
II) Or, cette année-là, le Grand Loup Noir s’était caché au bord de la route des crêtes pour savoir vers quels hauts pâturages se dirigeaient les moutons. Quand il les vit arriver ainsi peinturlurés, il avança son vilain nez curieux hors des broussailles et, prenant la petite voix d’une taupe, demanda à une vieille brebis :
« Mère Laine, que signifie cette mascarade multicolore ? »
La vieille brebis, qui avait reconnu le loup à l’odeur de sa dent gâtée, conçut aussitôt le projet de s’en moquer et lui répondit d’un air simplet :
« Hé ! Vous êtes le seul à ne point le savoir : violet, indigo, bleu, vert, jeune, orangé, rouge, on nous a marqué de ces sept couleurs parce que nous allons paître cette année les prairies de l’Arc-en-ciel.
- Et pourquoi diable allez-vous paître les prairies de l’Arc-en-ciel ?
- Parce que cela permettra à nos maîtres d’économiser la solde des gardiens et le pain des chiens ; nous y serons absolument seuls, car tout le monde dit que le Grand Loup Noir est trop bête pour nous y trouver. »
III) Le lendemain, il fit orage dans la montagne. Dès que l’Arc-en-ciel brilla d’un pic à l’autre, le Grand Loup Noir se dépêcha de monter dessus. Il suivit la bande des prés violets, puis la bande des prés rouges, puis la bande des prés jaunes… et arriva au sommet sans avoir aperçu le moindre mouton.
« Ah çà ! grommelait-il, serais-je devenu myope ? Que sont donc devenus ces maudits tondeurs d’herbe bigarrée ? »
Or, l’Arc-en-ciel sentit que quelqu’un, pas gêné, marchait sur son dos à la manière d’un vilain pou, reconnut que c’était le Grand Loup Noir et, changeant aussitôt de place pour se venger de cette insolence, posa un de ses pieds sur le village de Cominac et l’autre sur l’étang d’Ayès.
De sorte que si le loup sortait de l’Arc-en-ciel à un bout, il risquait de se noyer, à l’autre, d’être assommé par les villageois.
C’est ce que la mâle bête reconnut par un bref raisonnement.
Déjà l’Arc-en-ciel pâlissait et le Grand Loup Noir le sentait s’amollir sous ses pattes. Alors, n’hésitant plus, il se précipita pour descendre par le pied qui reposait sur le village de Cominac. Il arriva ainsi sur le toit d’une maison dont la lucarne était ouverte et fut assez heureux pour s’engouffrer dans le grenier sans être vu de personne.
Ayant écouté les pas qui retentissaient au rez-de-chaussée de cette maison, le Grand Loup Noir reconnut bientôt qu’il n’y avait en bas qu’une seule personne qui promenait de gros sabots de bois sur le plancher de la cuisine. Et un second problème se posa à sa réflexion : « Si c’est un homme, je risque un coup de hache ; si c’est une femme, un simple coup de balai, et peut-être même rien du tout, si elle a le bon esprit de s’évanouir en me voyant. »
IV) Quand il fut enfin nuit, le Grand Loup Noir se convainquit que c’était une femme par les bruits qui montaient de la cuisine : car seule une femme balaie, allume le feu, remue des assiettes. « D’ailleurs, que je suis bête de ne pas l’avoir remarqué plus tôt ! Voici dans ce grenier, presque entre mes pattes, une vieille paire de sabots mise au rancart, et c’est une petite pointure! Donc la personne qui marche en bas est une femme : je joue de bonheur ! »
Et pour mieux effrayer cette pauvre femme – et esquiver le coup de balai ! - le Grand Loup Noir chaussa les vieux sabots et se mit à descendre l’escalier sans se gêner, bien en confiance, en tapant des pieds sur les marches. C’était terrible à entendre. Cela faisait :
PLOC ! PLAC ! PLOC ! PLAC !
Le Grand Loup Noir descendait dans l’escalier, chaussé des vieux sabots de la pauvre femme qu’il pensait trouver dans la cuisine. Or cette femme était morte et depuis longtemps enterrée. Et la personne qui marchait autour de la table, balayant, allumant le feu, remuant des assiettes, c’était son mari veuf qui préparait tristement son souper. En entendant quelqu’un descendre de son grenier, il sauta sur sa hache de bûcheron et, dès que le loup eut montré sa vilaine figure, tapa un si grand coup dedans que les dents de l’horrible bête s’éparpillèrent sur le plancher comme une poignée de haricots secs, tandis que ses yeux allaient se coller aux solives du plafond où ils restèrent à pendre comme des figues.
Ainsi mourut le Grand Loup Noir qui ne trouva pas ce qu’il cherchait et ne cherchait pas ce qu’il trouva.
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