I) Ning, le petit cobaye blanc, vivait seul de son espèce avec les lapins gris de l’Empereur. Un jour, grand brale-bas dans le palais. Peu après, la servante Sou-Wou ayant ouvert les cages, dit d’une voix pressée :
- L’Empereur Houai-Nan est mort et monte en Paradis avec sa cour et sa basse-cour ! Suivez, suivez, remueurs d’oreilles.
Les lapins sortirent de la cage et suivirent ; et Ning, le dernier de tous, prit aussi le chemin du Paradis. La montée de l’Empereur, de sa cour et de sa basse-cour était déjà commencée : cela faisait dans le ciel, au-dessus de la Terre, réduite à l’aspect d’une assiette ronde et plate, comme la vapeur qui s’élève d’un mets encore chaud.
II) Arrivé là-haut, Ning fut reçu avec les autres dans le quartier des bêtes.
C’était un grand parc d’herbe bleue, de légumes roses, un verger d’arbres dorés aux fruits lumineux, traversé de ruisseaux d’eau sucrée. L’air avait un goût de lait, de miel et d’encens. Le ciel restait d’un bleu tendre et inaltérable.
Et quelle transformation chez les bêtes admises en ce lieu à la suite de l’Empereur ! Les tigres, maintenant végétariens, paissaient tranquillement en compagnie des gazelles. Un vieil éléphant demandait pardon aux escargots qu’il écrasait un peu et un renard était devenu le confesseur des poules… On y était libre dans l’espace et sûr de l’éternité dans le temps.
Parfois s’élevait une harmonie de voix mêlées : c’étaient les hommes et les femmes parqués en un séjour encore plus délicieux, de l’autre côté d’un mur de diamant, qui chantaient un cantique. Alors, toutes les bêtes se mettaient à chanter aussi, à l’unisson.
Tout d’abord, le petit cobaye blanc se plut en cette cage du ciel, avec ses amis les lapins… Puis, lentement, toutes ces trop belles choses perdirent à ses yeux leur éclat de nouveauté. L’herbe bleue lui devint insipide. Le ciel serein lui parut fastidieux. La Paix du Paradis l’accabla. Il se mit à bâiller et à dormir, à dormir et à bâiller. Sa petite puce en sa robe n’arrivait plus à le distraire par de délicieuses démangeaisons. Alors, piquant subitement une colère, il poussa un strident coup de sifflet.
Le malappris ! l’impudent ! Quel scandale !
III) Du séjour des hommes, la servante Sou-Wou entendit cet appel qui traversait un cantique comme une fausse note. Elle reconnut la voix de Ning. Le petit cobaye blanc savait ainsi lui rappeler son existence sur terre, lorsqu’elle oubliait de renouveler les herbes de sa cage. Elle pensa consternée :
C’est Ning qui me siffle ! Ning paraît mécontent… Que veut Ning ?
Elle se rapprocha du gouverneur du Paradis, Li-Che-Tao qui, sans s’arrêter de chanter et de battre la mesure, lui dit, en coulant ses mots dans la musique du cantique :
- Parle-moi en chantant, sapristi !
Quoi ? Tu veux une échelle de bambou ?
Prends-la dans la resserre, applique-là au mur de diamant
Et fais taire ton sacré cobaye !
C’est la première fois qu’on siffle au Paradis !
Tout y est permis, sauf cela !
Et il renchaîna sur les paroles du cantique, en battant la mesure de son bâton de catalpa.
Sou-Wou appliqua l’échelle de bambou au mur de diamant et fit signe à Ning de se rapprocher d’elle.
IV) Sou-Wou dit à Ning :
- Parle-moi en chantant, sapristi ! pour ne pas troubler le cantique.
Peu importent les paroles,
Ce qui compte, c’est la musique.
Pourquoi m’as-tu sifflée, ô Ning ?
N’es-tu pas content de l’herbe bleue ?
Ning lui répondit, en chantant aussi, de son mieux :
- Ah ! qu’elle est fade, ton herbe bleue !
Ne pourrais-tu pas me servir, comme jadis,
Une feuille de chicorée amère,
Une pointe de rosier épineux
Ou toute autre herbe ayant le goût
De la terre, de la pluie et du vent ?
Sou-Wou s’étonna :
- Comment pourrais-je te servir ici
Une plante ayant le goût de la pluie et du vent ?
Point de vent, point de pluie au Paradis :
Le ciel y est d’une inaltérable pureté.
Ning répliqua :
- C’est bien là ce qui m’accable !
Ah ! le charme des vents inquiets !
Les nuages frôlaient la pointe des arbres !
La poussière tournait sur le chemin…
La pluie crépitait sur les feuilles…
Et moi : bien à l’abri !
Sou-Wou reprit :
- Soit ! Mais tu étais en cage
Et ici, tu es libre !
Tu avais des ennemis sur la terre,
Ici, tu n’en as point !
Tu pouvais mourir d’un instant à l’autre,
Ici, tu es immortel !
Ning s’écria :
- C’est au fond de ma cage que la pensée de la liberté m’était douce !
C’est la peur des ennemis qui me faisait goûter ma tranquillité !
C’est parce qu’ils pouvaient s’arrêter que j’écoutais les battements de mon petit cœur avec un frisson délicieux !
Ici, tout se fond dans une insipidité mortelle !
V) Chantant ainsi de façon alternée, et les oreilles pleines de leur propre voix, Sou-Wou et Ning ne s’étaient par aperçu que le cantique était fini depuis longtemps et que tout ce qu’ils disaient retentissait maintenant dans le silence des deux Paradis.
Les bêtes avaient écouté ; les hommes et les femmes les avaient entendus !
Tout à coup s’éleva une cacophonie étrange des deux côtés du mur de diamant.
Le tigre miaulait d’énervement. L’éléphant barrissait qu’il voulait pour son bain la berge fangeuse d’un fleuve. Les lapins réclamaient de vraies carottes et les poules des vers de fumier. Les canards se déclaraient écœurés par l’eau sucrée. Les humains acclamaient le cobaye et exigeaient des jeux, des pipes d’opium, du vin de riz et de millet.
On courut prévenir le Gouverneur qui, précisément, dînait de branches de céleri à la mayonnaise. Li-Che-Tao avait tant à faire pour administrer le Paradis, qu’il se faisait servir ses repas sur sa table de travail, au milieu de ses papiers et de ses pinceaux. Il s’écria, la bouche pleine :
- Quoi ? Du mécontentement ? Un mouvement révolutionnaire, ici ? C’est inouï ! Quel est le meneur ? Qu’il comparaisse sur le champ !
Ning, loin d’essayer de se cacher, se présenta, hardiment, devant le puissant personnage.
VI) Li-Che-Tao dit au petit cobaye blanc de sa voix la plus sévère :
- Brouteur ! Rongeur ! Siffleur ! Emeutier ! Qu’est-ce qui manque à notre herbe bleue pour te plaire ?
- Il lui manque de m’être servie barbouillée de mayonnaise, comme te branches de céleri, lui répondit l’insolente bestiole.
A ces mots, Li-Che-Tao fut pris d’une telle colère, qu’il jeta sur le cobaye sa coupe de sauce, puis son pot d’encre. Couvert d’éclaboussures, Ning fit un saut prodigieux, traversa le Paradis, roula dans les espaces du Ciel, et retomba sur la Terre, non plus blanc, mais tricolore, et heureux de retrouver les délicieuses petites misères d’Ici-bas.
VII) C’est depuis ce temps-là que la robe des cobayes, ses descendants, est blanc de neige, noir d’encre et jaune de mayonnaise.
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