- Pourquoi sonne-t-on les cloches ? demanda le Roitelet. Que signifient ces bruits de foule ? Serait-ce une émeute ?

    - Non, Sire, lui fut-il répondu, c’est une révolution.

    - Ah ! les malheureux ! Une révolution ! Et un dimanche encore ! Juste le jour de l’ouverture de la pêche à la ligne ! Mais c’est une catastrophe nationale ! Courez, courez leur dire que j’abdique !

 

    Et le roitelet signa sa dernière ordonnance : une distribution gratuite de petits vers rouges et, pour ceux qui rentreraient bredouilles, de sardines à la tomate.

 

    Grâce à ces sages mesures, le pire fut évité. Le peuple proclama la République au son de l’accordéon et dut désormais payer les asticots et les conserves de sa propre poche. Quant au Roitelet, il vécut en simple particulier dans son palais, qui ne comptait pas moins de cent chambres.

 

    A vrai dire, une seule lui suffisait : c’était là qu’il se tint désormais avec sa chère Ch’ompagne, les quatre vingt dix-neuf autres chambres restant fermées.

 

    Malheureusement, en le déposant de la couronne, le peuple souverain avait oublié de faire à son ancien Roitelet une pension alimentaire.

 

    De sorte qu’au bout de quelque temps, sa bourse se trouva vide en même temps que son buffet.

 

    Rassurez-vous, dit-il à sa chère Ch’ompagne, j’ai un moyen bien simple de me procurer l’argent nécessaire à notre vie quotidienne : c’est de vendre le mobilier de notre chambre N°1, et nous irons vivre dans la chambre N°2.

 

    Ce qui fut fait : on vint chercher les meubles de la chambre N°1. On en versa le prix à l’ex-Roitelet. Et lui et sa chère Ch’ompagne s’installèrent dans la chambre N°2 après avoir refermé la chambre N°1, désormais vide, noire et déserte, croyait-on.

 

    Alors se révéla qu’en réalité ils avaient été trois à vivre dans cette première chambre.

    La souris pointa son museau moustachu hors de son grignoty-corner.

    - Enfin, soupira t-elle, je vais pouvoir me sentir chez moi !

    Car, jusque là, la Souris n’avait osé trotter librement dans cette chambre encombrée de beaux meubles. Ces beaux meubles dorés lui semblait de grandes montagnes. Elle se demandait quels dangers pouvaient masquer ce fauteuil, cette commode, cette bibliothèque. Ces masses lui cachaient le Roitelet, dont elle ne connaissait que les pieds ; quant à sa chère Ch’ompagne, ne l’ayant jamais aperçue, elle en ignorait même l’existence : elle croyait que le Roitelet, quand il parlait, pensait tout haut. Et elle restait donc sagement chez elle, où elle vivait de gâteaux d’air saupoudrés de sucre de temps.

 

    Ce premier jour de solitude dans le vide de la chambre abandonnée fut donc délicieux à la Souris. Elle parcourut son domaine dans tous les sens, trottina en long, fit des cabrioles en large, tourna en rond et se déclara imprudemment que rien ne manquait plus à son bonheur.

    Mais, peu après, les choses changèrent. Allez empêcher les choses de changer !

    La Souris se dit :

    - Je ne dispose que d’une chambre dans cet immense palais ! Je la connais maintenant par cœur et commence à m’y trouver à l’étroit. Je suis la Souris la plus mal logée de toute la République ! Ce n’était pas la peine de faire une révolution !

    Fort heureusement, le Roitelet venait d’épuiser sa bourse et son buffet.

    - Vendons le mobilier de cette seconde chambre, dit-il à sa chère Ch’ompagne, et passons dans la troisième.

    Ce qui fut fait ; et, désormais, la Souris eut deux chambres vides à sa disposition, où trotter, trottiner, virer, volter, virevolter, virevouster à son aise.

    … Puis, de nouveau, elle s’en fatigua… De nouveau le Roitelet eut besoin d’argent. Et ceci recommença dans les trois mois. Le Roitelet, reculant peu à peu devant la misère, vendait le mobilier d’une chambre et passait dans l’autre. La Souris voyait un plancher vide s’ajouter à son domaine. On pourrait croire qu’elle se déclarait satisfaite puisque, peu à peu, tout le palais lui était ainsi cédé. Eh bien, non ! A la cinquantième chambre conquise de la sorte, la Souris s’écria :

    - Le gueux ! Il emporte tous les meubles ! Je ne prends possession que de noix creuses ! Ces chambres sont nues et froides comme des citernes ! Quelle honteuse et cruelle absence de confort !

    Et désormais, toutes les fois qu’une nouvelle chambre lui était abandonnée, la Souris de soupirer amèrement, en secouant les moustaches :

    - Il ne me laissera pas même une chaise !

 

    Le Roitelet, sans cesse pressé d’argent, vendant tous ses meubles les uns après les autres, passa ainsi de chambre en chambre avec sa chère Ch’ompagne, et la Souris, les suivant pièce après pièce, prit possession du palais en répétant sur tous les tons du vinaigre et du verjus :

    - Il ne me laissera pas même une chaise !

Elle en vint de la sorte à occuper quatre vingt-dix neuf chambres. Bien qu’il lui fallût maintenant toute une journée pour parcourir son domaine et que s’y promener commençât à devenir fatiguant, elle attendait avec impatience que la centième chambre lui fût livrée en marmonnant :

    - Quand le Roitelet aura vendu les derniers meubles de sa dernière chambre, il ne lui restera plus qu’à aller mendier. Et ainsi sera-t-il puni de ne m’avoir pas même laissé une chaise !

    Enfin, elle entendit venir les déménageurs de la centième chambre.

    Elle entendit emporter l’un après l’autre les derniers meubles du Roitelet.

    Puis on referma les portes et ce fut un grand silence.

    La Souris passa dans la centième chambre aux fenêtres closes, obscure, silencieuse, et vit que, cette fois, le Roitelet lui avait fait la politesse de lui laisser une chaise.

    - Je parie qu’elle est boiteuse et dépareillée, dit tout haut la Souris. Parbleu ! Personne n’en aura voulu !

    Et elle s’en rapprocha pour l’examiner sur toutes les jointures.

    Elle s’en rapprocha sans voir que les pieds du Roitelet planaient tristement, immobiles au-dessus de cette chaise : car il ne l’avait gardée que pour se pendre.

    Alors, la chère Ch’ompagne du Roitelet, qui était une grosse chatte paresseuse, et qui dormait sur cette chaise en attendant que son maître redescendît du plafond, se réveilla, sauta sur la Souris et la croqua1.

 

&

 

1 Note pédagogique

Il peut être intéressant d’étudier avec des élèves (fin du cycle des approfondissement, 6ème, 5ème…) comment l’auteur gère les indices qui doivent alerter un lecteur attentif.

A la fin du conte, celui qui lit doit avoir le sentiment qu’il a disposé de tous les indices nécessaires pour deviner que la chère Ch’ompagne était une chatte, et qu’il n’a pas su les interpréter (on retrouve ce principe dans le roman policier) En fait, Souris et lecteur sont piégés en même temps… L’examen de ces indices conduit pourtant à une conclusion légèrement différente :

- Ch’ompagne : Champagne ? prononciation particulière ? allusion connue seulement du roitelet et de sa compagne ? Difficile de trouver qu’il s’agit du Ch de Chatte…

- La Souris « n’a jamais aperçu la chère Ch’ompagne ». Venant après la remarque qu’elle ne connaît du Roitelet « que les pieds », cela peut mettre le lecteur sur la bonne piste. Pour que cela ne se produise pas, l’auteur livre immédiatement l’interprétation – fausse – de la Souris (le Roitelet « pense tout haut ») ce qui interrompt l’effort de réflexion du lecteur.

L’enseignant devra cependant préciser ses options pédagogiques sur les points suivants :

- Est-ce que la connaissance de ces techniques de composition de l’écrit facilite la compréhension ? le plaisir de lire ?

- Dans ce cas, bien lire, n’est-ce pas être dupe plutôt que lucide ?

- Comment évaluer la première lecture de ce conte (compréhension, humour) ?

 

 

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