UNE VIGNE DE CE TEMPS-LA ...

        Ils s’étaient rencontrés au-dessus des tourbillons de poussière où les hommes cognaient en hurlant : le petit coq gaulois au bout d’une perche, l’aigle romaine sur un étendard. Rencontrés et battus, de leurs becs et de leurs ongles. Durement, âprement, longuement, sans pouvoir pourtant réussir à se tuer, parce que les coqs et les aigles de bronze ne peuvent mourir.

 

        Et puis le Gaulois qui portait le petit coq de bronze au bout d’une perche était tombé ; le légionnaire romain chargé de l’aigle s’était allongé à son tour ; et les deux oiseaux ennemis, roulant dans la pierraille du pays pétrocorien1, s’étaient trouvés enfouis sous les morts, dans les anfractuosités du sol.

 

        Les coqs, fussent-ils de bronze, n’aiment pas les ténèbres. Celui-ci dans sa tombe noire, n’eut plus que deux idées : revenir à la lumière et recommencer la bataille.

 

        L’aigle romaine, de son côté, se sentit lasse parce qu’elle avait parcouru toute la terre et livré trop de combats pour ignorer que tant de peine était toujours à recommencer et n’aboutissait à rien. Elle dédaignait d’ailleurs de se servir de ses ongles comme une volaille qui se nourrit de grain et de vermisseaux. Elle se tint donc immobile tandis que rageusement, obstinément, le petit coq gaulois grattait le sol et peu à peu en remontait.

 

 

        Après de longs efforts, quand il eut enfin réussi à se dégager de la rocaille, il entreprit le même travail en sens inverse pour déterrer son ennemi. L’aigle romaine à son tour revint à la lumière et le petit coq, l’œil étincelant, ses armes de corne prêtes, lui cria :

 

        - En garde ! Recommençons !

 

        L’aigle, au lieu de fondre sur lui, regardait les alentours avec étonnement.

 

        - La bataille semble terminée, dit-elle, ma cohorte n’est plus là. Quel calme !

 

        - Ni ma bande de Pétrocoriens, de Lémoviques et de Cadurques, ajouta le petit coq. Quel silence !

 

        - Où diable est mon camp romain qui alignait ses palissades au sommet de ce coteau ?

 

        - Qu’est devenu mon oppidum de grosses pierres et de madriers qui couronnait la colline en face ?

 

        - Le paysage lui-même a changé. Où sont les cultures ? Où est la vigne d’où les frondeurs lançaient leurs balles d’argile durcie ? On ne voit plus que broussailles et genévriers ! La contrée semble déserte !

 

        A quoi le petit coq ajouta cette remarque :

 

        - La bataille avait lieu au printemps et la couleur des feuillages autour de nous annonce l’automne.

 

        A ce moment une voix fluette leur dit :

 

        - Vous êtes restés vingt siècles sous terre.

 

 

        C’était un vieux cep de vigne qui leur parlait.

 

        - Comment le sais-tu ? demanda l’aigle avec hauteur.    

 

        - je suis le dernier pied de la vigne que vous cherchez du regard. J’ai vu tomber les hommes qui vous portaient, blanchir et se dissoudre leurs ossements poreux. Toutes mes sœurs sont mortes, les unes piétinées par la bataille, les autres de vieillesse, sans culture, abandonnées. Moi, j’ai survécu. J’ai enfoncé mes racines au plus profond du sol. J’ai été sobre. Et à chaque printemps, j’ai reverdi. Mais je me fais vieille. Voyez : cette année, je n’ai plus que trois feuilles et deux raisins.

 

        - Que sont devenus les Romains ? demanda l’aigle.

 

        - Que sont devenus les Gaulois ? demanda le petit coq.

 

        - Disparus les uns et les autres de la surface de la terre ! Des fois innombrables, tout s’est renouvelé autour de moi, arbres, bêtes, hommes. Je ne comprends même plus le langage des geais qui viennent me piller.

 

        Alors l’aigle et le petit coq se regardèrent avec des yeux amis parce qu’ils se sentaient terriblement seuls dans un monde nouveau et dans une époque inconnue.

 

        - Que penses-tu que nous devions faire ? demandèrent-ils à la vigne.

 

        - Si vous vous montrez, on vous mettra dans le placard d’un musée.

 

        - Autant rester là, dit l’aigle. Rentrons dans nos deux mille ans.

 

        - Et mangeons tes deux raisins, ô vigne, dit le coq, qui jamais ne perdait le sens des choses.

 

        - Je vous les offre de bon cœur, dit la vieille vigne.

 

        Ils les becquetèrent ; et l’aigle romaine fit cette remarque :

 

        - Il est heureux qu’il y en ait deux ; un seul, coq, et il fallait nous battre !

 

1  Périgord.

&

 

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