Léonce BOULIAGUET

        De l’avis de Marc Soriano, qui l’indique dans son volumineux « Guide de la littérature pour la jeunesse », Léonce Bourliaguet est bien l’un des meilleurs auteurs de romans historiques de notre époque, en même temps que l’un des meilleurs écrivains pour l’enfance en dépit du silence qui ôte à son œuvre l’éclat attendu.

 

        Que voilà de bons motifs pour ne pas laisser sombrer dans l’oubli une œuvre entr’aperçue par certains admirateurs, et rarement connue dans son intégralité. 55 ouvrages publiés, dont une dizaine ayant fait l’objet de prix flatteurs, 588 contes et bon nombre d’inédits, telle est la production littéraire de ce Périgourdin extrêmement cultivé, remarquable pédagogue, humaniste profond et styliste charmeur. On le rattachera à la province dont il est issu, qu’il décrit avec vénération, mais ce classement risque de la faire entrer dans le groupe au demeurant brillant des écrivains régionalistes, et ce serait limiter fâcheusement sa portée réelle. De l’emprise de Bourliaguet, André Maurois disait aussi que, « possédant une immense culture, capable aussi bien de citer Virgile que Montaigne, connaissant les plantes et les animaux comme il connaissait les hommes, il avait eu le génie de comprendre que tout est dans tous et qu’il suffisait d’observer Thiviers – sa ville natale – et le Périgord pour peindre la France et le monde. »

        Fils d’un cordonnier, comme Giono, comme Guéhenno, Léonce Bourliaguet fit de bonnes études primaires qui lui ouvrirent les portes de l’Ecole Normale d’instituteurs de Périgueux. Dès l’âge de seize ans donc, sa carrière s’annonçait et se précisait, chemin de plaine s’il en est, n’eussent été les vicissitudes intervenant contre les meilleurs projets. Le malheur tout d’abord : la perte cruelle de sa mère au moment où il franchissait les portes de l’Ecole Normale. De là une attitude de prostration où, taciturne, renfermé sur lui-même, il n’a commerce qu’avec les livres les plus savants et les plus enrichissants.

 

        Nous sommes bientôt au seuil de la première guerre mondiale, qu’il aborde avec l’élan de l’époque. Il sert devant Verdun, il connaît les affres de l’ineffable tourmente qui, très vite décime son groupe pour entraîner le reste en captivité en Allemagne où il demeurera jusqu’au rapatriement en 1919.

 

        De cette période éminemment pathétique, l’érudition, la culture acquises par Léonce Bourliaguet durant ses études préalables lui sont des plus bénéfiques. Ses lettres rédigées dans les tranchées étonnent par la clairvoyance de la situation, par la qualité de la langue et par l’humanisme qui les pénètre. Et, fortifiées par la dure expérience subie, ces dispositions se retrouvent, la paix enfin assise, tandis que s’ouvrira la production littéraire de Léonce Bourliaguet.

 

        Le voici de retour dans son Périgord natal, jeune enseignant prématurément vieilli comme ceux de sa génération par les souffrances subies du fait de la guerre, mais auxquelles s’ajoute toujours cette mutilation familiale de l’orphelin qui figurera souvent dans les romans à venir, dans lesquels transparaît toujours un peu d’autobiographie. L’enseignement le prend, l’exalte. Se dépensant sans compter, il se révèle très vite un éminent pédagogue. Mais laissons s’exprimer à son sujet l’un de ses anciens élèves, Henri BESSON, professeur agrégé d’anglais à la Faculté de Limoges : « Pour lui (Bourliaguet) aller en classe n’était pas aller au travail. C’était tout simplement aller vivre. Au milieu de ses élèves, il se dépensait sans mesure, moins parce que c’était son devoir que parce que tout son être ne pouvait s’en empêcher. Et sa classe avait une âme. Lui en était à la fois le maître et l’esclave. Le maître car ces garçons étaient toujours prêts à faire tout ce qu’il leur demandait ; l’esclave, car il fallait toujours qu’il leur apportât quelque chose. De lui, ils attendaient beaucoup, il leur donnait beaucoup, à eux qui étaient jeunes et n’avaient pas encore contracté les plis profonds des routines d’action et de pensée, les plus graves. »

 

        Intarissables, les anciens élèves de Léonce Bourliaguet sur l’emprise de ce maître que d’aucuns qualifièrent d’ « homme du miracle », et d’autres de « mage », ce mage qui préférait parler de beauté et de bonté, sûr que l’exemple est contagieux. Et, pour conclure, ce propos émouvant, bouleversant même : « A nous, ses écoliers, il apprit à détourner nos regards du fumier qui collait à nos lourds sabots pour regarder les fleurs qu’il nourrit et les étoiles du ciel… »

 

        Or, de même que la phrase ou l’expression de Léonce Bourliaguet passe simultanément sur deux registres, l’élémentaire, clair et coloré, accessible à tous, puis l’abstrait, souvent fort d’une ironie puissante, percutante, déroutante, de même l’attitude du pédagogue si brillante, n’est-elle qu’un aspect de la personnalité du maître. Comme au temps où il était sous les drapeaux, son esprit demeure attaché à l’appel insistant des Lettres ; et déjà se précisent des œuvres dont les matériaux entourent Bourliaguet : la classe, la nature, comme, précédemment, la vie militaire et la captivité. Il accède par concours à la fonction importante d’inspecteur primaire (le plus jeune de France à l’époque) dans la période où commence sa production littéraire. Elle s’étendra jusqu’à sa mort soit pendant une durée de 35 ans.

        Ses thèmes ? L’enfance, le merveilleux, l’histoire, la vie rurale, mais aussi des œuvres de méditation. Ses livres ? Des contes, des romans intéressant la jeunesse et tout autant le monde adulte, en outre, des ouvrages de portée philosophique. Son style ? On le rapproche de celui d’un Maupassant, d’un Flaubert. Mais on apparente aussi Bourliaguet à La Fontaine, à Daudet, pour l’art de conter, à Grimm, Andersen, Dickens pour le caractère pathétique du récit, à Montaigne enfin pour la veine humaniste de l’auteur.

        Son œuvre valut à Bourliaguet de nombreux prix, prix régionaux, nationaux, européens. Les traductions se sont multipliées, de sorte que le nom de notre auteur périgourdin figure sur bien des rayons de bibliothèque, dans le monde entier. Il est regrettable que de l’auteur, décédé depuis bientôt trente ans, les ouvrages se soient épuisés sans la réimpression que l’on souhaite. Puissent les amis de Bourliaguet parvenir aux rééditions que justifierait la valeur d’une telle œuvre.

Jean NAUGE

 

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