Né le 6 janvier 1895, à Thiviers, petite cité à cheval sur les provinces du
Limousin et du Périgord, Léonce Bourliaguet était le premier - et fut le seul
enfant - d'un jeune couple dont le mari exerçait le métier de cordonnier.
Et il est bien curieux de constater que de semblables milieux populaires et
provinciaux ont, à une même époque, formé des hommes d'esprit et de valeur
comparables. Ainsi Giono, Guéhénno, Guilloux, fils de cordonniers eux aussi.
Fils unique, L.B. fut cet enfant fervent et de vive sensibilité que marquent
profondément les êtres et les choses et qui apprend au fil des incidents
quotidiens à "percevoir le battement fragile de son coeur". Sa
naïveté, sa foi, sont souvent blessées comme il arrive dans toute enfance et
il apprend à se défier des rêves "qui font dégringoler les statues,
rire les grandes personnes, crier les enfants et aboyer les chiens".
Bientôt, il sut s'évader par les livres hors de sa petite maison de la rue
Lamy. Avec une telle passion qu'un jour qu'il descendait son escalier en lisant
Robinson Crusoë, tout à la fièvre de sa lecture, il donna du nez dans la
vitre d'une porte qu'il croyait ouverte et en conserva toute sa vie la cicatrice
résultant de ce brutal contact avec la réalité.
Il perdit sa mère à quinze ans, au moment même de son entrée à l'Ecole
normale de Périgueux. Cela lui fit pendant quatre années une jeunesse
solitaire, rêveuse et romantique. Car, dans ces débuts difficiles, il fut
rebuté par la turbulence et l'incompréhension de ses camarades. Déjà il
montrait cette originalité, cet esprit d'indépendance, cet anti conformisme
qui ont fait le fond de sa personnalité. Et il continuait de lire. Avec la
griserie d'apprendre et de connaître, de trouver des maîtres à penser, des
guides à voir la Beauté. Ce qui l'isolait souvent de ses condisciples d'une
espèce moins contemplative.
Grâce à un instituteur intelligent qui lui avait donné la pichenette
initiale, ses préférences allaient instinctivement aux grandes et fortes œuvres
qui devaient former et nourrir sa pensée: Cervantés, Dante, Plutarque, voire
Grégoire de Tours. Dès ce temps-là, il montrait cette dévotion au style
qu'il n'a cessé de manifester dans son œuvre.
Le 17 décembre 1914, à 19 ans, L.B. est incorporé au 49ème régiment
d'infanterie.
Pendant cinq années, jusqu'au 28 janvier 1919, ce jeune homme idéaliste qui ne
connaissait encore rien de la vie, sera jeté, hors des murs familiers de son école,
dans le chaos des hommes en colère.
Là,
il apprend durement "cette langue de la douleur qui est commune à tous
les hommes". Il fait connaissance avec "la physionomie terrible
de la création". Ce contact la marquera à jamais, l'endurcira. "Je
ne pouvais croire à la réalité" écrit-il. Au fil des jours "on
s'enveloppe dans l'hébétude de sa tristesse humiliée". Parfois, l'on
tombe "dans un cafard profond, taciturne, âprement savouré".
Mais la jeunesse et le tempérament français sont là. Un jour, il lèvera le
nez hors de l'horreur du charnier, constatera "qu'il est agréable de
frissonner dans l'air vif qui se boit comme une fraîche citronnade"
et, d'un seul coup, par une réaction naturelle d'autodéfense, son esprit
basculera vers l'ironie, l'observation critique des êtres et des choses. Dès
ce moment se décide en lui ce refus de l'attitude mélodramatique qui devait
lui devenir une seconde nature. Il combattra l'émotion par la plaisanterie,
l'angoisse par la gouaille. Ce goût si français du panache, du mot drôle, du
trait d'esprit en réponse à la traîtrise des circonstances devait par la
suite se développer et s'enrichir.
Fait prisonnier le 17 avril 1916, interné d'abord à Darmstad, puis dirigé
vers la Poméranie, il est envoyé dans une ferme où entre autres travaux, il
gardera les troupeaux sur les bords de la mer Baltique. C'est là qu'il vivra
cette "expérience de paysan qui a déterminé lentement toute une
orientation de mon esprit"... un sens du réel.
De ces années dangereuses et exilées L.B. tirera plus tard, outre de
nombreuses nouvelles, trois grands livres: Le Franzmann
publié d'abord en feuilleton dans "Le Temps", La
Forêt Sereine et, trente ans plus tard Un
village au bord de la mer.
Le jeune homme romantique y a fait place à un fantassin plein d'allant et de
verve, de causticité et qui a découvert "au déshuchier de l'école
normale, une nature qui l'a ébloui". Il ne cessera d'y puiser une
inspiration poétique et philosophique.
Le 30 août 1919, il entrera dans la carrière de l'enseignement comme
instituteur rural et devra "réapprendre sur le vif ce qu'il savait si
mal".
Car, nouvelle étape de sa formation d'homme et d'écrivain, L.B. devient pédagogue.
Et non pas seulement comme un fonctionnaire consciencieux, mais avec un goût,
une passion d'enseigner qui, tout de suite, font merveille. Il peut déployer à
l'aise dans sa classe cette verve, cette malice, ce subtil sens pédagogique qui
feront de lui un éducateur exceptionnel. Il forme ses élèves et se forge
lui-même. Pour illustrer ses leçons de morale d'anecdotes plus adéquates, il
en vient à les inventer, à les écrire lui-même, et, ce faisant, se découvre
des richesses d'imagination.
Est-ce à dire qu'il n'avait jamais fait oeuvre d'écrivain auparavant?
Certes, il avait, à quinze ans, enivré de Lamartine, d'Hugo, de Lecomte de
Lisle, écrit de nombreux poèmes où se mélangeaient curieusement le
romantisme et l'ironie, mais ce n'est que bien plus tard, vers 1930, qu'il
s'oriente vraiment vers la littérature.
Pourquoi cette longue attente?
Parce qu'elle était un mûrissement, un nécessaire rassemblement de matériaux,
l'acquisition d'une expérience savamment décantée. Il pensait - avec raison -
qu'il faut prendre le temps de vivre avant d'avoir vraiment quelque chose à
dire.
Et
aussi parce que, durant dix années, L.B. s'est consacré, on peut dire corps et
âme à la pédagogie. Lorsqu'il parlait de ses années d'enseignement, il
disait: "mes années mirabilis".
Ainsi
L.B. se trouvait-il dans les meilleures conditions pour devenir ce qu'on a appelé
un "spécialiste de la littérature enfantine". Encore fallait-il
qu'il possédât ces grâces d'état que sont une imagination riche, une vive
sensibilité, des vertus de sympathie accordées à l'âme enfantine, sans
compter le bonheur de l'expression.
Lorsqu'il devint Inspecteur Primaire - le plus jeune inspecteur de France - en
1929 - commencèrent pour lui ce qu'il a appelé "ses années de prédication"
au cours desquelles il s'employa à former selon ses méthodes des couches
successives de jeunes instituteurs. Inlassablement il essayait de faire prévaloir
le bon sens, de combattre la routine paresseuse, d'encourager les initiatives et
d'instruire dans cet art pédagogique qui, dit-il, est personnel.
Parallèlement,
toujours en contact avec sa vie d'homme et de pédagogue, s'édifie, livre après
livre, une œuvre littéraire qui s'enrichit de ce qu'il emmagasine lui-même de
connaissance des êtres et des choses.
C'est
le temps des Carnets d'un pédestrian
recueil de courtes notes sur les maîtres et les élèves rencontrés et qui témoignent
de son sens profond de l'observation et de l'humour. L'époque aussi des étincelantes
chroniques signées Mowgli, parues dans
"l'Ecole et la Vie". Celle aussi de la série des Flosco: Trois
étoiles filantes, Trois voiles claquantes, Sept peaux de bêtes, Les
merveilleuses histoires de Flosco, etc., d'une poésie si fraîche.
Après
avoir enseigné les enfants, il enseignait les hommes et y trouvait matière à
exercer une ironie voltairienne tempérée de bonhomie et de bienveillance.
Dans le plein épanouissement de sa personnalité et de son talent, L.B., qui a
trouvé dans la littérature enfantine l'aboutissement naturel de sa carrière
professionnelle, ne cesse plus d'écrire: une cinquantaine d'ouvrages se succèdent,
abondante récolte d'une lente et puissante élaboration, tous nourris de cette
sève généreuse et fruitée qu'il a puisée au terroir et transmutée dans son
cœur et son esprit.
Les unes après les autres il recueille des récompenses: Prix Jeunesse des
Nouvelles Littéraires avec Petit-Œuf, prix
Enfance du Monde avec Pouk et ses Loups-Garous,
prix Olivier de Serres avec La Maison qui chante,
prix Fantasia avec Les Compagnons de l'Arc.
Ses livres se voient traduits en anglais, allemand, italien, tchèque,
serbo-croate. Une grande maison de disques édite certains de ses meilleurs
contes avec la collaboration de deux célèbres et excellents fantaisistes.
A l'orée de ses soixante-dix ans, L.B. est encore étincelant de fantaisie,
riche de projets, il allie à la sagesse de l'âge une fraîcheur poétique
toujours juvénile, il achève un savoureux roman en marge de l'épopée napoléonienne:
La guerre des deux roses (G.P.).
Il a l'intention de faire éditer enfin toutes celles de ses oeuvres - pour
adultes celles-là - qu'il a eu scrupule, tant qu'il appartenait à
l'administration de rendre publiques à cause de leur verve gaillarde: Les
paraboles, La flûte noire, Gelin Sever, valet de Montaigne, etc.
Il vient de lancer par-dessus son épaule en s'amusant trois mille proverbes
cocasses et philosophiques De sel et de poivre (Magnard)
qui sont autant de fulgurants ricochets sur l'eau plate de l'ennui.
Lorsque, le 26 mars 1965, il succombe à un infarctus, en homme qui n'a économisé
ni ses peines, ni son cœur, ni sa vie.
Plusieurs rues et avenues portent le nom de Léonce Bourliaguet (Brive,
Malemort, Thiviers, Franconville), ainsi que le Collège de Thiviers.
L'esprit de ses livres
L'un de ses livres commence ainsi : " En ces temps, la terre était
toute neuve..." Et pour L.B. lorsqu'il regarde, lorsqu'il écrit, elle
l'est toujours et les petits personnages qu'il anime "ont des pâquerettes
sous la langue".
On l'a maintes fois, et justement, comparé à La Fontaine. Comme lui, il aime
le monde des plantes et des bêtes. Comme lui, il sait, en quelques traits vifs
camper un paysage, silhouetter un personnage, animer une action rapide et
mouvementée. Comme La Fontaine encore, L.B. montre le réalisme des choses et
des êtres, leur vérité souvent dure, quelquefois cruelle. Ses personnages ne
sont pas de purs héros et connaissent les doutes et les craintes. Il arrive aux
méchants de berner les bons, et ces bons eux-mêmes connaissent des tentations.
Ainsi, il est très près de La Fontaine qui n'hésitait pas à montrer les
mesquineries, les petitesses, la cruauté de l'humaine nature.
Mais on ne trouve pas, chez La Fontaine, cette secrète tendresse pour les créatures,
cette compréhension, cette indulgence ironique qui font de l'oeuvre de L.B.
quelque chose de sain, de robuste, de tonique. De même, le génie poétique de
La Fontaine ne connaît pas cet épanouissement, ce jaillissement généreux
d'images et de trouvailles poétiques, la verve étourdissante, l'inspiration
chaleureuse qui animent la farandole de ses petits personnages.
C'est que L.B. sait "regarder les choses les plus simples avec attention
et sympathie", qu'il sait exprimer la "poésie de la réalité",
exercer l'imagination, la solliciter: "il faut entrer dans un conte avec
ses yeux, ses oreilles, son nez. Si je dis: un clocher, il faut que tu le voies.
Si je dis: une rose, il faut que tu la sentes. Si je dis: un chien, il faut que
tu l'entendes aboyer."
Cette participation personnelle de l'auteur à ce qu'il exprime empreint ses
livres de chaleur humaine, leur communique les vertus d'enthousiasme qui ont présidé
à leur élaboration.
Avec lui, le lecteur apprend à sourire au clin d'oeil qu'on lui fait, à découvrir
la chausse-trappe des mots, à aiguiser son esprit aux cabrioles de la pensée.
La philosophie de son oeuvre est une philosophie toute simple, naturelle, qui
tire réflexion et leçon d'une image, d'un incident, par rapprochement et
comparaison. Ainsi: "Méfie-toi de ceux qui ne chantent que dans la
coulisse comme le coucou" ou : "La feuille de laurier ne
console pas le lièvre d'être en civet". Ou encore: "Quand le
vent la porte assez haut, la feuille morte se prend pour une plume d'aigle".
Sous des apparences bonhommes, voire naïves, cela peut aller très loin.
Un des traits essentiels de celui qui obtint le "Prix de l'Enfance du
Monde" en 1956 avec Pouk et ses Loups-Garous, c'est le pacifisme, l'amour
de l'humanité. Dans sa Forêt Sereine, il
souligne ce qu'il appelle "l'absurdité dévastatrice de la guerre".
Son petit héros, Sylvain, après avoir dynamité un convoi allemand, n'a pas très
bonne conscience, il s'avoue à lui-même: "J'étais désormais un
homme, un soldat et un assassin". Et le jeune guerrier du Franzmann ne
peut s'empêcher de contempler avec pitié un mort allemand: "Il était
de mon âge, il eût pu être mon ami".
L.B. a l'esprit trop lucide et trop honnête pour se laisser séduire par "la
sombre beauté de la guerre". Il a pu, par expérience personnelle en
mesurer le sordide et la vanité: "Les champs d'honneur sont bourbier,
charnier et feuillée avant d'être sujet d'histoire, de morale et de littérature".
Il sait que les divisions humaines sont souvent arbitraires et artificielles:
"Ce sont les hommes, dit-il dans son Village au bord de la mer qui ont
peinturluré les frontières sur le vert innocent de l'herbe universelle"
Suzy BOURLIAGUET