Mowgli
…..Je vous assure que je m’attends que reparaisse un jour cette idée d’un pédagogue de la Révolution, qui proposa d’envelopper les sucres d’orge dans des papiers portant des règles de grammaire, des dates historiques, la table de multiplication et des maximes civiques et patriotiques.
Eh bien, si cette bimbeloterie pédagogique amuse, - inquiète aussi parce qu’elle incite les maîtres à tourner le dos aux grands principes simples et lumineux de la bonne vieille lanterne, - que dire de ceux qui prétendent chaque matin l’avoir inventée, construite et allumée, cette Lanterne ? J’en vois qui prennent des airs de prophètes au désert, discourent, gesticulent, dogmatisent, invectivent, découvrent des axiomes, posent des postulats, fignolent des définitions ; et, comme autour d’Ezéchiel en sa vision, voici que le sable s’agite autour d’eux, que des choses bougent ; et que l’on voit surgir, se chercher, s’unir des ossements pour reconstituer, non des êtres inconnus et prodigieux, mais nos bonnes bêtes d’étable, - celles de la tradition, simplement un peu moins bien modelées, et avec des confusions de queues, d’oreilles et de moustaches. Dis, Mowgli, ces découvreurs d’Amérique, ces polisseurs de vieilles lunes, savent-ils que la pédagogie, bonne ou mauvaise, a des racines, bonnes ou mauvaises elle aussi, mais dont il faut tenir compte, ou n’être qu’un audacieux imposteur ?
Sérieuse ou burlesque, l’histoire de la pédagogie devrait être une des préoccupations essentielles de nos écoles normales. Cela mettrait nos jeunes maîtres en garde contre les impudentes « noveletés », les fantôme de midi, les repasses de café et les habiles stoppages. Cela les garderait de brûler le tableau noir déclaré inutile et d’allumer leur cigarette avec l’emploi du temps. Cela leur apprendrait enfin de reconnaître les bons guides. Renan les définit ainsi : « Les véritables hommes de progrès sont ceux qui ont pour point de départ un respect profond du passé. »
Les racines de l’herbe
…..J’imaginai là-dessus, cammin facendo, qu’un de ces enfants, devenu grand et puissant romancier, pourrait un jour loger mon portrait dans ses Souvenirs d’Enfance et d’Activités dirigées.
Notre inspecteur primaire se promenait dans de gros souliers de facteur, avec quelque chose qui gonflait sa poche : un code Pichard évidé dans lequel ce fonctionnaire miteux de la IVe République cachait pudiquement le croûton de sa prochaine dînée. Il arrivait las, crotté, traînant sa canne comme une queue de volatile mouillé. Mon maître le laissait s’asseoir, puis lui tirait aussitôt, violemment, le tiroir du bureau dans l’épigastre, sous le prétexte de lui présenter les registres : mais c’était un coup de judo savamment médité. On le voyait alors en équilibre sur les deux pieds postérieurs de la chaise craquante, se demander avec inquiétude si un carré brusquement devenu parallélogramme garde ses vertus de robusticité romaine. Enfin, rétabli dans sa sérénité, il nous posait des questions faciles que l’air anxieux de notre maître rendait difficiles, avec le sourire encourageant d’un bébé Cadum ridé, vieilli et candi par beaucoup de lectures inutiles, d’examens franchis par hasard et d’expériences personnelles heureusement manquées.
…..Une bonne classe où l’on n’écrit que de petites compositions modestes et familières, en phrases de trois centimètres, et si limpides que les fautes d’orthographe y paraissent par miroitement comme les frissons de la surface ensoleillée.
Tournée dans le canton de Sainte-Sylve
…..La plus sombre journée a son moment où le ciel essaie de sourire. Je venais d’assister à une leçon sur la taupe en je ne sais plus quelle année du cours complémentaire de D. C’est un sujet passionnant, pas ? On voit tout de suite une verte prairie sous le ciel bleu, une lointaine rangée de chênes voilant le brasillement d’une rivière, un petit cône de terre fraîchement remuée où pointe un humble museau d’ombre qui hume les deux liards d’azur auxquels il a droit – au péril de son brin de vie -, et enfin deux émouvantes petites mains rougeaudes, plébéiennes, vaillantes qui rappellent celles de tous les tâcherons du monde. Mais ouiche ! c’était une taupe bien différente qu’il s’agissait : celle du livre, copiée sur les dessins des autres livres ou issue du même cliché que se passent les éditeurs ! Et présentée par une maîtresse qui n’avait vu que celle-là ! Une de ces taupes, dis-je, qui finissent par perdre toute taupicité pour ressembler à des andouilles dotées de nageoires pectorales : une taupe scolaire…
Faux bon sens
…..Maintenant, les deux cents classes visitées, les quatre mille jeunes visages que j’avais eus en face de moi se fondaient en une collectivité vide d’expression, et toutes ces physionomies n’étaient plus en mon souvenir que des ovales comme les œufs d’un panier.
Et j’en conçu un regret, un remords auquel le battement régulier des rails sous l’express conféra une espèce de cadence lyrique :
- Regards amis que je n’ai pas rencontrés !
- Sourires auxquels je n’ai pas répondu !
- Questions que j’ai posées d’une trop grosse voix !
- Réponses que j’ai reçues d’une oreille impatiente !
- Bons devoirs que j’ai mollement loués !
- Beaux dessins que je n’ai pas assez regardés !
- Punitions que j’ai oublié de lever !
Hélas ! l’esprit est bien disposé, mais les aiguilles de la montre tournent ! Il y a cinq heures que l’I.P. est debout lorsque commence une lointaine classe rurale. Et si son temps est limité, ses forces le sont aussi. Il faut voir les locaux, en vérifier l’équipement, prendre la mesure du maître, s’informer de la bibliothèque, du jardin, de la cantine, écouter des histoires…
Le rachat
Un grand journal parisien relate qu’une douzaine de maires de l’Ouest menacent de démissionner si n’est pas supprimée telle école publique réduite à un seul élève (« Education de Prince »)
On voit le thème : sinécure d’un instituteur en face d’un seul élève ! privilège princier d’un petit plébéien qui dispose d’un précepteur.
Or, c’est un tableau que j’ai eu sous les yeux et en une école privée, s’il vous plaît, une école libre qui s’obstinait à durer. Pour ne pas voir le vide des tables, la malheureuse titulaire de ce poste les avait chargées de pots de fleurs, son unique élève y semblait en serre-chaude, et j’ai eu vaguement l’impression qu’il tournait au caméléon. A droite, il copiait sur le géranium, et bavardait à gauche avec le bégonia. Quelle situation extravagante ! Il ne pouvait se mettre en rang dans la cour qu’avec lui-même et son ombre, ce qu’aucun philosophe n’a réussi à réaliser. Son pressentiment d’être interrogé se réalisait toujours. Il ne pouvait jouer, lors des récréations qu’à Robinson Crusoë ou au Masque de fer. Toutes les corvées lui revenaient, particulièrement celle de la vente du Timbre antituberculeux , que vous savez qu’on se dispute dans les écoles nombreuses. Il était grondé en classe lorsqu’il ne bougeait ou ne faisait aucun bruit, tellement ce silence et cette immobilité devenaient insupportables. Il avait mission de remuer les pieds, de laisser tomber de temps à autre son plumier ou son ardoise, d’inventer des incongruités. En fin de mois, fêté par sa mère parce qu’il était le premier, son père aussitôt après le rossait « pour lui apprendre à être le dernier ».
Quant à la pauvre maîtresse, « Si cela dure, me dit-elle, je deviendrai folle ! » De bonheur, son unique poussin s’appelait Jean-Louis-Paul-Adrien-Pierre D…, de sorte que l’utilisation alternative de ces moyens verbaux pouvait donner l’illusion du nombre. Perfectionnant ce procédé, l’institutrice en vint à employer tous les prénoms du calendrier, et l’élève, quel que fût le saint, savait que c’était lui. Ma visite fut un tel réconfort pour ces deux infortunés que, désolée de me voir ramasser en hâte mon calepin, cette pédagogue du désert soupira : « Vous partez déjà, monsieur l’Inspecteur ? » J’en fus attendri : c’était bien la première fois qu’on cherchait à me retenir !
« Education de Prince »