LE PRINTEMPS A VOLKSDORF

 

1916: le héros est prisonnier en Allemagne

 

    Point d'eaux courantes. Du sable ondulant jusqu'à la mer et un printemps s’avançant par sournoiseries progressives.

    La première est la disparition de la neige. Evaporée, bue, usée, elle laisse de blanches guenilles dans les recoins des haies. I1 y avait pourtant une couche de plus d’un mètre, comme l'attestent les troncs des arbres, dont l’écorce a été rongée à cette hauteur par les lapins et les lièvres affamés.

    Après le pays blanc, ç’a donc été le pays gris de boue.

    Puis, doucement, l’étendue s'est embuée d'un léger vert d’aquarelle. Le printemps s’est fait par un silencieux compromis entre les fraîcheurs du ciel et les tiédeurs de la terre.

    La glace a disparu de la Trave. La mer reste maussade et roule des vagues sans écume. Au lointain du golfe de Neustadt, l’écu d’or du soleil parfois brasille sur la surface et se dépense en petite monnaie d'argent.

    Les grands toits de chaume du village dégouttent encore. Mais en séchant peu à peu, leur paille reprend son gris sombre parsemé des vertes pelotes de la mousse et de la pâleur de végétations de hasard: ce sont les jardins penchés du vent. Ils semblent écraser de leur poids les petits murs de briques aux fenestrons de poupée.

    Volksdorf s'est repris à vivre. Les poules ont des crêtes fraîches qui font paraître terne mon vieux képi ; elles se disputent les paillons pour pondre, et j’ai reçu consigne de surveiller celles qui se trouveront des nids cachés dans le verger ou sur les berges de l’étang. Je cherche donc les œufs clandestins et mets mon amour-propre à bien faire ces battues, qui me procurent de délicieux moments de flânerie.

    Au début, je me suis proposé de noter scrupuleusement par écrit toutes les phases de cette adorable transformation des herbes, des arbres, des insectes, des oiseaux et de l’humeur des hommes; et puis j'ai brouillé mon compte; tout partait en même temps. Autant prétendre suivre les mouvements d’une fourmilière en émoi !

    Mon verger est maintenant poudré de vert tendre au bord du petit étang qui sourit ou rêve, brillant d’un court frisson de lumière ou bleu de ciel renversé. Scier en un tel cadre à longueur de journées est devenu un plaisir : encore quelques jours, et c’en sera fini d’aligner des bûches et de lier des fagots. Je suis comme un greffier qui classe les archives de l’an passé.

Léonce BOURLIAGUET

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