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VERDUN, AVRIL 1916

    Huit avril mil neuf cent seize, jour de bataille, Nous ne savions rien de ce qui se passait, mais la canonnade rendait l’air fiévreux, le sang nous battait aux tempes. Les batteries des ravins tiraient sans relâche. Le bombardement allemand était généralisé. Les forts recevaient des pains énormes qui soulevaient des éventails noirs de fumée, de terre et de rondins. Les pilonnages les plus serrés tâtonnaient dans les fonds et sur les pentes à la recherche des batteries aboyantes. Les lointains de la rive gauche disparaissaient sous les colonnes de fumée hautes comme des panaches de volcans. Les adversaires semblaient avoir atteint ce point de vertige où l'action devient mécanique, forcenée, enivrante, et où l'on frappe devant soi avec la rage du cyclope aveugle lapidant la mer. Et c’était une journée grise, mais douce, où l'on sentait se poursuivre en profondeur, sous les surfaces de l’ouragan humain, le serein travail de la nature. L 'herbe était drue, les bourgeons s’épanouissaient aux moignons des arbustes en face de notre porte de casemate, et il avait des violettes le long des murs de ciment. Nous étions alertés; nous attendîmes longtemps un ordre qui ne vint pas.

    Sur le soir, le tumulte s'apaisa peu à peu. Les ravins étaient remplis jusqu"aux crêtes d’un brouillard de poudre éclatant de blancheur opaque et continu, qu’on vit rosir quand le soleil couchant, perçant enfin les nuages, répandit sur le champ de bataille une gloire de sang du plus tragique effet. Cette illumination s'éteignit vite, ce fut la nuit, une nuit fraîche, étoilée, pleine d’odeurs violentes. Une dizaine de villages brûlaient, incendies lointains, minuscules et incertains comme des feux de Saint-Jean.

    Le 16 avril au soir, le bataillon reçut l’ordre de monter en ligne au bois du Chaufour. Le mouvement s’effectua dans un désordre lamentable.

    La colonne, à partir de la redoute de Thiaumont, dut traverser des terrains continuellement battus par l’artillerie allemande: ces coups aveugles et errants l’atteignirent à plusieurs reprises. Maintes fois nous dûmes nous aplatir en frémissant de toutes nos cellules dans l'attente de ces soufflets vertigineux qui, nous frôlant, pouvaient nous écraser comme des insectes.

    Au delà de plusieurs crêtes et de plusieurs ravins parallèles aux lignes, nous arrivâmes sur une position bouleversée où, même de jour, il eût été difficile de s'installer sans ces tâtonnements, ces allées et venues, ces colloques à voix basse que l'ennemi aux aguets perçoit sous forme d’une rumeur d'ensemble à laquelle une oreille exercée ne saurait se méprendre. Aussi bien fûmes-nous criblés de coups de 88 autrichien, un infernal petit canon dont les obusets font, sans crier gare, une détonation cinglante au ras des boyaux. Boyaux, terme emphatique pour désigner des fossés bouleversés, coupés d'arbres abattus, à peine profonds d'un mètre, dans lesquels nous avancions à quatre pattes comme une queue leu leu de blaireaux! Les trois compagnies de ligne s'installèrent à la diable dans de vagues excavations, la douzième de réserve, trouva une tranchée bien dessinée; seuls, les mitrailleurs errèrent toute la nuit.

    Nous savions certes, de quel côté venaient les coups, mais l'ensemble de la position ne nous laissait pas en tête un schéma clair. Bah! tout se débrouillerait bien au petit matin. Chacun trouverait sa place et s'y accrocherait soli-

dement.

    A l'aube, comme les agents de liaison regagnaient le poste de commandement, les batteries ennemies commençèrent à bombarder méthodiquement la position.

Léonce BOURLIAGUET

 

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