Réunion électorale à St Valer
Monsieur Tuilier ouvrit la bouche pour parler.
On vit bien qu’il ouvrait la bouche parce que cela faisait un trou dans le rectangle de sa belle barbe blanche, mais on n’entendit rien. On n’entendit rien de ce qu’il articulait à se décrocher la mâchoire parce qu’il parlait dans une tempête de cris, de gesticulations et de sifflets.
- A bas Tuilier ! A bas Tuilier !
Cet ouragan, qui s’était déchaîné dès son apparition à la tribune, sortait de deux mille bouches ouvertes encore plus largement que la sienne. Deux mille électeurs se trouvaient serrés dans cette petite salle de théâtre comme des harengs ne l’ont jamais été en une caque. Si les quatre murs résistaient encore à tant de vent comprimé, tous les carreaux des portes avaient éclaté, et les braillards trépignaient sur du verre brisé répandu en gravier crissant.
- A bas Tuilier ! A bas Tuilier !
L’autre candidat, Monsieur le Docteur Masserol, assis sur la scène auprès du malheureux orateur, de jubilation, devenait écarlate. Le choix qui s’offrait était catégorique. Jamais deux hommes briguant mandat de député n’ont été physiquement plus dissemblables : Tuilier, grand, maigre, pâle, la barbe taillée comme un buis, la voix faible, les gestes courtois, aristocratiques; Masserol, rougeaud, moustachu comme un chat, trapu, gesticulant, la voix d’un marchand de tonneaux plébéien. Un maraîcher de remarquer :
- Il faut choisir entre l’asperge et la tomate.
L’image était d’une amusante exactitude.
Pour l’instant, il était visible et fortement entendu, si je puis dire que la tomate l’emporterait à la presque unanimité, car les rares partisans de l’asperge, là où ils osaient hasarder de timides protestations, se faisaient houspiller ferme. Il y avait dans les profondeurs de l’assistance des remous de bagarre que l’impossibilité de bouger seulement les bras étouffait heureusement : c’était comme si les cigares d’une boîte au complet eussent voulu se battre entre eux.
Quand Monsieur Tuilier, à bout de souffle, vit qu’on ne le laisserait pas « exposer son programme », il cessa de se tenir penché sur ses deux longs bras comme sur des béquilles, les leva de l’air de demander au ciel toute son indulgence pour un cantique si discordant, et s’effaça de la tribune.
D’un bond, le Docteur Masserol l’y remplaça.
Instantanément, la clameur de haine devint une acclamation délirante d’amour :
- Vive Masserol ! Vive Masserol !
On vit le favori de la foule ouvrir la bouche à son tour, un trou noir sur sa face, comme une gangrène dans la tomate à laquelle on venait de le comparer, mais, une fois de plus, on n’entendit rien.
Léonce BOURLIAGUET
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