Premier déplacement en automobile de M. Sabahu
M.Sabahu, revenant de nuit du comice agricole de Saint-Pampuce avec sa femme et sa fille Hermance, est victime d’une crampe qui l’oblige à attendre du secours. Or il est hostile à l’automobile et refuse d’en acheter une…
Une aube étrange se levait à l’extrémité de la route, une espèce de lueur grandissante et laiteuse qui emplissait le ciel en frémissant, et le ronron de l’auto, encore cachée par la crête de la montée, se percevait à peine. Puis les phares éclatèrent en traits d’argent, toute la ligne télégraphique se mit à luire fantomatiquement le long des bois, tandis que la route, comme la peau d’une jolie femme vue de trop près, révélait ses crevasses. Plantée au milieu comme un sémaphore, Hermance agita son ombrelle; et une ombre de fille asperge, démesurément amplifiée, couvrant un hectomètre, répétait ses gestes jusque dans le sous-bois.
L’auto s’arrêta en grinçant de tous ses freins; le moteur reprit haleine dans un battement subitement apaisé.
- C’est vous, Mademoiselle Sabahu ?
- C’est vous, Monsieur Jacob?
- Oui, c’est moi!
- Oui, c’est moi!
- Est-ce que vous pourriez prendre papa qui a une crampe à une jambe?
Le boulanger sauta sur la route. Qu’est-ce que c’était ? Les deux femmes le mirent au fait en parlant ensemble, confusément. Jacob ramenait quatre Mardondonnais, mais en se serrant, tous pourraient y contenir. Mmes Sabahu montèrent dans la camionnette, sous les toiles ténébreuses; Joudes, l’aubergiste, céda sa place auprès du conducteur à M.Sabahu, muet de résignation. Les portières claquèrent. Le boulanger lança son moteur, lâcha les freins, manœuvra ses manettes. Le départ parut terrible à M.Sabahu; l’auto donna plusieurs fortes secousses qui surprirent les voyageurs; puis le moteur tourna rond et l’on se mit à rouler rapidement.
Cependant, tandis que la douleur se calmait un peu dans son mollet, M.Sabahu ressentait en son âme une sensation étrange. Cette route où il avait fait des milliers de pas, dont il connaissait tous les cailloux, toutes les bornes, toutes les montées, les coins d’ombre, les fournaises, les courants d’air, les coupes à brouillards matinaux ou vespéraux, cette route longue et pénible se déroulait maintenant sous lui comme un parchemin, avec une aisance, une célérité, une régularité presque irréelles. Il voyait défiler à droite et à gauche, semblables à des décors de théâtre, bois, bruyères inondées de lune, boqueteaux, métairies endormies, et retrouvait toutes neuves au fond de ses fibres les impressions enthousiastes de son premier voyage en chemin de fer. Mais c’était quelque chose de mieux. Un ruisseau d’air frais le baignait, emportant sa petite sueur de piéton comme dans l’agréable tourbillon d’un bal. Le bras sur la portière, devenu imprudent, il ouvrit ses cinq doigts à la caresse. L’auto ne ferraillait pas, ne sentait pas mauvais, le moteur ronronnait doucement et les larges pinceaux de ses phares, fouillant la nuit, donnaient aux choses une apparence de rêve. Il ne pensa pas aux roues qui pouvaient se dévisser, à l’essence qui pouvait prendre feu, au troncs d’arbre qu’on pouvait trouver en travers du chemin. Non, cela ne se rencontre que dans les journaux, cela n’arrive qu’aux autres, et l’on voyait si bien devant soi! Jacob, silencieux, immobile, conduisait en paraissant dormir, avec d’imperceptibles mouvements du volant. Et quand le dur tournant du pont des truites apparut, il le prit en une courbe gracieuse, géométrale, exacte, lançant pour la côte son moteur qui lui obéit comme un docile et vaillant cheval.
- Vous voilà un as du volant, Jacob?
- Pas encore, monsieur Sabahu.
- Mais ça a l’air d’aller?
- Ca va très bien!
- Elle part bien, le matin, votre machine?
- Au quart de tour, monsieur Sabahu.
- Qu’est-ce que ça veut dire, au quart de tour?
- Au quart de tour de manivelle, de la manivelle qui est devant.
- Ah ! dit M.Sabahu, pensif.
Puis il reprit :
- Ca ne vous donne pas de fatigue nerveuse?
- Mais non, monsieur Sabahu. Le caïffa, qui pousse sa boîte, se fatigue beaucoup plus que moi.
- J’ai entendu dire, dit M.Sabahu, après une hésitation, que l’auto décrochait les reins et donnait de la constipation.
- Pensez-vous, monsieur Sabahu ! Voyez, ça ne secoue pas du tout. Quant à la constipation, quelle blague! C’est ça qui vous tasse un déjeuner comme il faut. Je mange comme un ogre depuis que je fais de l’auto, j’ai toujours faim et soif, et j’aurais plutôt de la diarrhée. L’auto, monsieur Sabahu, c’est très bon pour la santé. A votre place, il y a longtemps que j’en aurais une!
- Y pensez-vous, Jacob! A mon âge! Jamais je ne pourrais apprendre à conduire.
- C’est ce qui vous trompe, monsieur Sabahu. En deux ou trois leçons, vous en saurez autant que moi. Une auto, c’est plus facile à conduire qu’une trottinette, cest surtout plus facile à conduire qu’un cheval. On ne sait jamais ce qu’un cheval a dans le crâne ou sur le jarret. Vous savez, ma jument ? Eh bien, elle avait des caprices, des rancunes, et elle craignait les mouches en diable, je n’étais jamais tranquille avec elle. A présent, je ris dans ma barbe quand je vois un gros taon se poser sur la tôle chauffée de mon auto. Mon auto va où je veux qu’elle aille. Elle y va avec une précision de compas. Si elle n’y va pas, c’est que j’ai fait une boulette. Toutes les bêtises que font les machines, c’est l’homme qui les leur fait faire.
- Hum !dit M.Sabahu. Vous croyez donc que j’apprendrais facilement Jacob?
- En huit jours, que je vous dis!… Nous voilà déjà rendus.
Pour déposer la famille Sabahu devant sa porte, Jacob décrivit en virtuose un vaste demi-cercle sur la grand’place des Cochons de Lait et l’auto s’arrêta en douceur sous les marronniers de l’école. M.Sabahu, en reprenant contact avec le sol, retrouva ses douleurs compliquées d’un engourdissement tel que le boulanger dut le soutenir jusqu’au seuil de sa chambre.
Léonce BOURLIAGUET
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