Où l'Etuflaïré, par l'offrande d'une saucisse, charme un loup Gubbio, qui terrorisait la Mardondon, le capture et l'amène docile et repentant, sur la place des Cochons-de-lait.
Ce jour-là la vieille Tantinette mère du meunier du Moulin-Brûlé eut une peur bleue. Elle était assise sur un tronc d'arbre abattu par les vers et les vents et ses brebis étaient répandues sur la lande broutant les pointes de genêt ou tondant consciencieusement les rares touffes d'herbe lorsque Faraud son chien se mit à aboyer avec fureur, en vocalisant parfois d'émotion, c'est-à-dire en aboyant faux; et la vaillante bête essayait en même temps de se fourrer sous les jupes de la vieille femme. Tantinette, qui somnolait un peu en tricotant un bas, se levant sans voir fuir son peloton de laine, aperçut à vingt pas, dans la panique de ses brebis, un loup qui venait de sortir des broussailles.
L'antique meunière, à cette vue, battit en retraite sur ses jambes tremblantes, précédée de son chien, lequel rentrait la queue comme une armée qui rappelle son arrière-garde. Elle se dirigea d'instinct vers 1'endroit où elle savait que sa voisine, la Janillotte, gardait ses propres moutons. En 1'entendant parler, crier et bégayer du loup, la Janillotte sauta sur ses pieds. Où est-il ? Où va-t-il ? Que fait-il !... Mais, bien que Tantinette fût maintenant reliée à la place où était apparu le loup par le téléphone du fil de laine de sa pelote dévidée et de son bas défait, elle n'en avait plus de nouvelles.
Alors la Janillotte (une épaisse femme qu'il eût fallu quatre ou cinq ours et vingt loups très affamés pour dévorer), ne perdant pas même un centilitre de son sang-froid, prit ses sabots, les chaussa comme des gants, et, les frappant l'un contre l'autre, donna le signal de la bête fauve. Ses cris aigus, encore plus faux que ceux de Faraud, furent entendus de tous les bergers des environs. En un clin d'oeil, plus de quarante paires de sabots se mirent à battre le tam-tam du loup sur les coteaux, dans les combes, au bord des chemins et à la lisière des bois, et les hurlements humains les plus affreux, mêlés d'aboiements rabiques*, détraquèrent les échos. Il y eut une panique de pies. De proche en proche, le tumulte élargit ses ondes sonores jusqu'à la Mardondon.
-Au loup! Au loup !
En ces provinces de France où, paraÎt-il, les oeufs sont deux fois plus gros qu'ailleurs et éclosent quatre fois plus vite, la clameur de haro eût multiplié les loups en chemin; -(le bacillus coli* se dédouble toutes les vingt minutes, pourquoi les carnassiers n'en feraient-ils pas autant ?) -et c'est de l'apparition de toute une bande que les Mardondonnais eussent été ainsi informés. Mais l'imagination des Limousins n'étant pas aussi féconde que celle des Marseillais, c'est exactement de l'annonce d'un seul fauve que la bourgade prit peur à son tour. Le premier mouvement des femmes fut de réaliser les mêmes mesures de défense que le jour où un zèbre s'échappa d'un cirque de passage dans la localité : fermer portes et volets sans même rappeler les volailles errantes -rallumer le cierge des orages -faire autour de l'ennemi un vide parfait, selon les principes appliqués en 1812 par les Russes devant les troupes de Napoléon, et attendre ainsi la fin de J'épreuve. Mais les hommes agirent autrement. En moins de cinq minutes, il y eut plus de trente fusils sur la place des Cochons-de-lait. A leur tête, se mit Sartre, le tailleur de la Mardondon, un tout petit homme maigre et sec comme un lézard, que tout le monde craignait parce qu'il disait souvent, en faisant claquer ses grands ciseaux d'un air féroce :
-Si quelqu'un m'embêtait, je lui couperais le nez, moa!
Que le lecteur réfléchisse ici à cette chose merveilleuse : trente fusils! trente fusils de chasse! La France est hérissée de pétoires et de canardières. Et si le lecteur apprend qu'il en a toujours été ainsi, même au temps des rois et de la chasse défendue aux manants à peine de potence, il comprendra pourquoi l'ennemi ne s'est jamais avancé qu'avec un sage serrement d'entrailles au milieu de ce champ de tir-là. Sur les indications des bergers accourus à la Mardondon, cette petite armée régulière se mit en campagne.
Mais, peu à peu, s'y joignirent des gens nantis de fourches, de râteaux et de faux; de sorte que la troupe des chasseurs de loups prit sans y penser l'aspect d'une nouvelle croisade des paysans.
Les seigles hauts, et les blés, et les orges parurent avoir fourni au loup un fort pour se retirer. Alors Sartre combina habilement un mouvement tournant qui devait prendre la bête comme en un filet; mais on ne savait pas exactement où elle se trouvait et cet enveloppement stratégique se referma sur le vide.
Pendant que cinquante Mardondonnais battaient ainsi l'estrade parmi les coquelicots et les bleuets, une scène étrange se déroulait dans le recoin de lande où l'Etuflaïré gardait ses six brebis.
L'Etuflaïré, lorsque lui était confiée cette surveillance, emportait son fricot dans un bidon d'aluminium, le reste, pain et chopine, étant couché en une musette de soldat. Ce jour-là, sur le coup de midi, il avait découvert que sa mère lui avait donné un restant de pois cassés présidé par une saucisse froide. Je vous assure qu'une telle pitance n'est pas à dédaigner lorsqu'elle est étendue sur un chanteau* de pain rassis; et, froid, c'est même meilleur que chaud, si j'en crois « l'Almanach des Gourmets ». Comme l'Etuflaïré, las d'avoir sifflé toute la matinée en cherchant des grillons, s'allait porter le premier morceau à la bouche, il entendit le tam-tam du loup.
Il pensa tout d'abord, sans s'émouvoir : « C'est une buse qui a enlevé des poulets, -c'est un veau qui s'est échappé, -c'est quelqu'un qui s'est mis dans un nid de frelons, -c'est...
L'Etuflaïré divaguait ainsi parce qu'en Limousin on ne voit plus de ces sales bêtes-là qu'une fois tous les cinquante ans.
Comme il cherchait encore quoi, il vit le loup sortir des hauts genêts, semblable à un pan d'ombre qui, subitement, bouge et prend forme. C'était un fauve au nez pointu et hardi, aux oreilles triangulaires dressées verticalement, à l'encolure puissante, faite d'une couronne de muscles commandant les mâchoires comme des ressorts et enveloppant le crâne et les vertèbres du cou ainsi que la lanière de cuir étreint le joug des bœufs, aux pattes agiles et cependant fortement plantées dans la glèbe, et dont tout l'arrière-train, légèrement surbaissé, esquissait jusque dans le repos et l'immobilité debout comme le premier trait d'une trajectoire, d'un bondissement.
L'Etuflaïré, bouche bée de terreur, regarda le loup; et le loup, figé, regarda l'Etuflaïré.
Les six brebis, saoules et lasses, s'étaient groupées pour faire la sieste à l'ombre légère d'un bouleau; et le vieux labry Tulipe dormait en geignant de tous ses rhumatismes derrière l'Etuflaïré, si peu relié au monde par ses sens usés qu'il n'avait même pas senti l'odeur de la saucisse au fond de son tabernacle d'aluminium.
Le pauvre fifre* se crut perdu. Il eut la rapide vision qu'on ne retrouverait plus de lui que sa gamelle, ses os bien rongés et sa tignasse flamboyante. Et il fut à peine rassuré lorsqu'il vit que le loup, au lieu de se jeter sur sa proie, se mettait à tirer une langue de trois décimètres, en haletant comme fourbu, et s'asseyait sur son séant pour se gratter l'oreille d'une de ses pattes de derrière levée en gigot et battante comme le marteau d'un réveille-matin. Puis le dit loup, qui n'était point aussi sauvage que M. Sabahu l'avait prétendu, se fit, de-ci de-là, un brin de toilette.
Cela donna à l'Etuflaïré le temps de penser à sa défense. M. Sabahu avait souvent émis l'idée que son sifflet pourrait lui être d'un bien grand secours: « pour crier je me noie; pour appeler au feu; et enfin, lorsqu'il serait caporal, pour commander l'exercice ». Alors il siffla, doucement certes, parce que sa cornemuse n'était pas bien gonflée d'oxygène et d'azote et qu'il craignait de mettre Ysengrin en colère par une fausse note; il siffla dans le registre des bouvreuils, et le loup vint près de lui en manifestant par des frétillements de queue qu'il était bien aise de faire sa connaissance. Mais, se souvenant des ruses déployées jadis pour séduire le Chaperon Rouge, l'Etuflaïré ne se tint pas encore pour sauvé.
Tulipe, s'éveillant enfin, se jeta sur le loup en aboyant l'alerte. Les deux bêtes, grondantes, tournèrent un instant sur les bruyères pour rester museau à museau. Puis le vieux labry, reconnaissant sa faiblesse, repassa dignement derrière l'Etuflaïré avec des roulades de gorge menaçantes qui sauvaient son honneur: j'y étais, j'y reviens, j'y reste !
Le loup, ainsi débarrassé du vieux chien, se rapprocha de l'Etuflaïré, l'air amical, l'air peureux de lui déplaire, l'air curieux de savoir ce qu'il y avait dans la gamelle. Et l'Etuflaïré, pour sauver sa vie, lui offrit son déjeuner. Le loup avala saucisse, pois cassés, pain rassis sans façon et récura la boîte d'une langue charmée. Le pâtre des six brebis, enhardi, lui caressa l'encolure, puis l'échine, le grattant d'un doigt savant en ces places où le chien le plus souple ne peut atteindre du museau et qui sont des lieux où les puces jouissent paisiblement d'une espèce de bénéfice d'exterritorialité. Tulipe ayant de nouveau grondé, cette fois par jalousie gourmande ou par gourmandise jalouse, l'Ettiflaïré lui décocha un tel coup de trique que le loup eut peur et que le labry, vexé, reprit sans permission le chemin de la maison. Enfin, comme le fauve se couchait à ses pieds, il eut l'idée de lui passer un lasso au cou, ce qui lui fut facile, un gangster digne de ce nom ayant toujours au moins un demi-décamètre de cordes, cordons, cordeaux, cordonnets et autres ficelles en ses poches.
Cette idylle ne prit pas plus d'un quart d'heure qui parut une demi-heure aux Mardondonnais dispersés dans les blés à la recherche du loup. A la fin, suants et soufflants, ils se retrouvèrent groupés sur la pelouse, en amont du moulin. Sartre lui-même ne savait plus quels mouvements commander. Tous étaient fort ennuyés de rentrer bredouilles au village: les femmes n'allaient-elles pas se moquer? Alors Escassut, la grosse épaule, eut une très belle idée: faisons une décharge, et nous dirons que le loup est mort.
-Gros malin! Et si on demande à le voir ?
-Nous dirons qu'il est allé crever aux cinq cents diables.
Adopté. Les Mardondonnais firent un feu de bataillon qu'on entendit de toutes les communes voisines et rentrèrent, noirs de poudre, les oreilles sifflantes. On les reçut comme des héros après avoir parlementé avec eux à travers le bois des portes. Sartre dit aux femmes encore tremblantes :
-Nous l'avons fusillé au moment où il traversait l'écluse à la nage pour nous courre sus, et, naturellement, il a coulé à pic, à cause de tant de plombs.
Comme Sartre achevait de prononcer ces paroles, on vit déboucher d'une ruelle conduisant aux champs les six brebis de l'Etuflaïré; et, derrière elles, surgit l'Etuflairé en personne, qui menait une effrayante bête à la laisse.
-Halte-là ! crièrent les Mardondonnais effrayés, les crosses déjà aux joues, que nous amènes-tu là ?
-Ne tirez pas, supplia l'Etuflaïré, c'est un loup que je viens d'attraper, il n'est pas méchant.
-Comment l'as-tu attrapé ?
-Avec une saucisse et en étuflant.
Les Mardondonnais firent un cercle d'abord très large, puis plus restreint autour du loup; et ils étaient si braves que si la scène eût duré assez de temps, ils eussent fini par lui marcher familièrement sur les pattes. Ça, par exemple, ce n'était pas ordinaire! Attraper un loup avec une saucisse et un sifflet! Et les femmes étaient si surprises et si émues qu'elles en avaient complètement oublié l'histoire des plombs de Sartre.
On se demandait: que faire de ce loup ? Le tuer ? Fi! un loup si mignon! -L'élever dans une cage ou l'envoyer au Jardin des Plantes ? Cela coûterait cher au budget communal! -Le relâcher ? Ah! non, vous n'y pensez pas!
A ce moment passa M.Sabahu, retour de Saint-Pampuce où il allait à pied chaque jeudi, avec son cabas à provisions et sa jolie petite canne de buis. En voyant tous ces fusils, il demanda :
-Hé! c'est la révolution ?
-Non, monsieur Sabahu, c'est un de vos élèves qui a attrapé un loup avec une saucisse.
-Un loup! une saucisse! que me chantez-vous là ? On laissa le vieux maître d'école se faufiler jusqu'au milieu du groupe. Dès qu'il eut vu la capture de l'Etuflaïré, il s'écria :
-C'est lui, c'est Fritz ! C'est le cabot que M. Margarine-Benoîton a perdu il y a trois jours !... Mais ce n'est qu'un chien-loup, mes amis, un Spitzhund ramené de Rhénanie par le fils de notre conseiller général. Spitz, ça veut dire chien, et hund pointu*, chien aux oreilles pointues, chien-loup, quoi!... Justement, M. Benoîton m'a prié de voir si on ne l'aurait pas aperçu du côté de la Mardondon, Sa fille était inconsolable de cette perte. L'Etuflaïré vient de gagner les vingt francs promis à qui ramènera Fritz sain et sauf... Ah ! je m'explique maintenant ce bruit de mousqueterie! Heureusement que vous ne l'avez pas tué! Quel affreux malheur ç'aurait été pour Mlle Lili, et, pour vous, quel ridicule! Tout le département en aurait ri. Je vais leur téléphoner ça, ils m'ont payé d'avance la communication. Messieurs, après une décharge, nettoyez vos fusils : la poudre pyroxylée attaque le meilleur acier, et de bons chasseurs louvetiers savent garder leurs armes toujours en état.
Et il s'en fut vers l'école en murmurant pour lui-même :
-Le loup qu'apprivoisa saint François à Gubbio n'était sans doute qu'un berger d'Alsace; dommage, la légende était jolie.
Léonce BOURLIAGUET
* C'est tout le contraire. L'allemand n'est pas bien familier à M. Sabahu.
* « Fifre » : petite flûte donnant un son aigu. C'est pour le flatter que je nomme ainsi 1'Ettrllaïré, car il n'en était encore qu'au solfège du sifflet.
* « Chanteau » : longue et épaisse tartine de pain: c'est le premier morceau détaché de la tourte.
* « Aboiements rabiques J) : aboiements de chiens enragés; au figuré, aboiements de chiens que la haine du loup -et la peur -rendent fous.
* Ce « bacille » habite notre intestin; on lui doit les diarrhées, la dysenterie et la paratyphoïde; il se reproduit avec une très grande rapidité.